Dour Festival 2026
Dour, Belgique, le 19 juillet 2026
Dour, on l’a dit et répété à maintes reprises, c'est une fonction bien précise dans un écosystème des festivals belges qui ne manque pourtant pas de diversité, et encore moins de densité : Rock Werchter fait le stade, les Ardentes font le rap, le Graspop fait le riff, Tomorrowland fait son truc. Dour, lui, était censé faire le flair.
Le problème, c’est que cette dernière phrase a été écrite à l’imparfait de l’indicatif. La faute à de très nombreux facteurs, au premier rang desquels de lourdes contraintes héritées de la crise COVID. Mais on est en 2026 et on ne peut plus dire que c’est la faute à des pangolins chinois et passer à autre chose.
Jeff & Alex
On a jamais douté du bon goût de l’équipe de programmation, pour qui l’édition 2026 était la dernière (bravo Mathieu, Clara, Alex et toustes les autres pour les travaux), mais on a souvent eu le sentiment ces dernières années qu’elle était devenue prisonnière d’un choix qui, rétrospectivement, aura été déterminant dans l’histoire du festival : en quittant l’ancienne plaine de la Machine à Feu pour s’installer au pied des éoliennes sur un terrain plus vaste, le Dour Festival s’est imaginé plus fort, plus grand, plus important - et donc l’égal des grosses machines flamandes qui nous pillent le portefeuille tous les étés.
Si le changement de site était une nécessité (on a vu des choses qu’on n’aurait jamais voulu voir sur l’ancien), fallait-il pour autant revoir aussi drastiquement la copie? Plutôt que d’être un petit chez les grands, Dour n’aurait-il pas gagné à rester le plus grand des petits, à soigner son ADN tout en profitant de ce qu’offrait le nouveau site pour rendre l’expérience encore plus folle?
Grandir vite, perdre son âme ?
Car en voulant concurrencer les “historiques” dans la course aux têtes d’affiche capables d’attirer 40.000 têtes sur leur seul nom, Dour est entré dans un engrenage qui a durablement altéré son identité : d’un festival qui séduisait sur la promesse d’une expérience créée à parts égales par un public de gentils sheitans et une affiche pointue mais impeccable, Dour est devenu un festival “comme les autres”, dont le premier argument de billetterie devait résider dans ses headliners. Et il faut constater que sur ce dernier point, hormis quelques coups d’éclat, on a été loin du compte ces dernières années - un comble quand on sait qu’il y a quelques semaines encore, le géant du divertissement Live Nation détenait 50,01% du capital du Dour Festival.
Que Dour en soit venu à programmer sur sa grande scène BigFlo & Oli ou Sean Paul ces dernières années en dit long sur l’échec de cette politique d’une part, et sur la difficulté de subtiliser des parts de marchés aux poids lourds de Flandre de l’autre - les Ardentes, en leur temps, s’y étaient essayé, avec à la clé de grosses pertes et l’obligation d’opérer un virage rap pour ne pas couler. Alors, mauvais alignement des planètes ou grossière erreur stratégique sur fond d’hubris? Le plaisir de participer à ce moment estival particulier et d’en parler reste intact mais c’est une question qui nous taraude toujours au moment d’écrire ces lignes.
Mo money, mo problems
Tous ces maux sont apparus de manière encore plus flagrante lors de cette édition 2026 à cause d’une conjonction de deux phénomènes. Le premier, c’est un rap en perte de vitesse effarante, et dont le nombre de locomotives s’est tellement réduit en l’espace de 5 ans qu’un festival comme les Ardentes aspire tout ce qui peut l’être avec la bénédiction de l’agence Back in the Dayz, qui devra apprendre à partager dès l’année prochaine étant donné qu’elle est entrée au capital du Dour Festival quand Live Nation a décidé de retirer ses billes (notamment pour s’éviter une enquête pour abus de position dominante par les autorités belges suite à son rachat du Pukkelpop). Qu’y avait-il pour les amateurs de rap cette année? Le bon peuple de Dour voulait probablement La Rvfleuse, Theodora ou Playboi Carti. Il aura eu Orelsan, Damso et Quavo. Petit souci : le premier se produisait à Dour entre 5 dates à l’ING Arena (15.000 têtes par soir quand même), le second était aussi à l’affiche des Ardentes et le troisième, dans la plus pure tradition des rappeurs cainris en Belgique, a annoncé qu’il ne ferait pas le déplacement quelques heures avant son concert.
Une Balzaal, deux ambiances
L’autre élément hautement problématique aura été la pauvreté de l’affiche sur la Balzaal. En soi, on devrait presque se réjouir que le public se soit détourné de cette monstruosité qui était devenue avec les années un festival dans le festival (en plus d’être une véritable nuisance sonore pour le reste du site), mais s’y promener en ce mois de juillet avait quelque chose de vraiment triste. L’impression que créer des festivals dans le festival était une fausse bonne idée (on en parlait il y a presque 10 ans déjà), et le meilleur moyen de s’attaquer, lentement, insidieusement, à ce qui faisait toute la valeur ajoutée de Dour : son identité, unique sur le sol européen, et qui en avait fait le genre de festivals à tenter au moins une fois dans sa vie, au même titre que le Fusion en Allemagne, le Draaimolen aux Pays-Bas, ou le Houghton Festival au Royaume-Uni.
Tout ce que l’on raconte plus haut nous a alors amené à une épiphanie lunaire : l'endroit du site où l'on s'est le plus senti « à Dour », c’était au au Dub Corner, ce petit morceau de Zion qu'on a souvent regardé de haut, qu'on moquait souvent dans une forme de mépris intellectuel qu'on n'a jamais vraiment questionné. Sur quelques dizaines de mètres carrés, il a pourtant gardé intact l'esprit originel du festival. On a pas eu l’air con cette année à danser sur du Aba Shanti-I au milieu de gens qui s'en fichent complètement de savoir si c'était cool ou pas.
Alors ou, on sait ce que ça donne, ces grandes théories de festival dans le festival et de perte d'identité balancées avant même d'avoir parlé d'un seul concert, on sait aussi que Dour n'a jamais spécialement été taillé pour les trentenaires-quarantenaires et n'est pas particulièrement un lieu de confort. On sait qu'on ouvre notre gueule comme si on avait passé la semaine entière sur le site. En réalité et il faut le dire avec humilité : on n'est venu qu'une seule journée cette année. Un dimanche, pas plus. Ce qui, vu tout ce qu'on vient de raconter, se comprend sans doute assez bien. Alors on a fait notre marché, on a choisi notre camp, celui des guitares, et voici ce qu'on y a trouvé.
Le rock, titulaire indiscutable
Sur le line-up du jour, il y avait là des groupes qu'on va voir non pas pour être surpris, mais précisément pour ne pas l'être. High Vis, Sleaford Mods et Amenra, tous programmés dans la Petite Maison dans La Prairie, appartiennent à cette catégorie de machines qui ne peuvent pas se planter, parce que leur truc est trop maîtrisé pour laisser filer un accident. High Vis fait ce qu'il fait depuis quelques années avec une régularité presque suspecte et on signera toujours pour cette collision entre hardcore, post-punk et des mélodies qui sentent la Britpop mouillée. Sleaford Mods, c'est encore plus simple : Jason Williamson gueule, Andrew Fearn danse derrière son ordinateur portable, et ça marche à chaque fois, dans n'importe quel pays, devant n'importe quel public, depuis quinze ans. Quant à Amenra, on sait qu'on va se prendre une masse noire en pleine figure, qu'on en ressortira lessivé et content de l'être. Zéro surprise, c'est très bien comme ça. Ces trois exemples, ce sont les défenseurs centraux de l'affiche. Ils ne marquent pas tout le temps de but spectaculaire, mais sans eux, l'équipe prend l'eau.
Ghinzu et Interpol, les deux finishers sur cette même scène, relèvent eux d'une autre catégorie : celle du vieux libéro increvable, celui qu'on avait presque enterré et qui revient un soir de Coupe rappeler à tout le monde pourquoi il a un jour porté le brassard. Le retour des premiers appartient à cette catégorie. On ne les avait pas revus depuis la sortie de W.O.W.A, leur nouvel album, et on avait un peu perdu l'habitude de penser à eux comme à un groupe actif plutôt que comme à un totem du rock belge des années 2000. Les revoir à Dour, dans ce format festival qui ne pardonne rien, a eu quelque chose de rassurant : le groupe avait disparu des feuilles de match depuis presque 15 ans mais n'a pas fait sa reformation-nostalgie; un vrai set, avec du matériel neuf qui tient la route à côté des classiques. Interpol, lui, appartient à cette autre espèce de vétéran qui n'a jamais eu besoin de revenir puisqu'il n'est jamais parti : de ceux qui jouent la même partition depuis plus de vingt ans sans jamais donner l'impression de la rejouer, et qui rappellent, à chaque sortie, que l'élégance ne se négocie pas. Le groupe new-yorkais a réussi ce tour de force presque paradoxal de donner un concert intime devant une tente bien achalandée, avec ce son sec et froid et la voix de Paul Banks qui semble toujours parler à une seule personne à la fois même quand elle s'adresse à des milliers. De la classe, au sens le plus littéral du terme.
Reste le milieu de terrain, cette ligne qu'on ne regarde jamais autant que la défense ou l'attaque mais sans laquelle rien ne circule. Il faut donc dire un mot des plus-ou-moins jeunes prospects comme Eosine, Kaat Van Straelen mais aussi Militarie Gun et La Sécurité, parce qu'ils incarnent une autre vertu, plus discrète : celle de la diversité de propositions à l'intérieur même du rock. Militarie Gun, porté par Ian Shelton, tire vers un indie/punk hardcore mélodique et nerveux, là où le collectif québecois La Sécurité, pioche plutôt dans l'art punk avec un clin d'œil assumé aux B-52's, ses rythmiques sautillantes et une désinvolture chic qui tranche avec le sérieux ambiant du reste de la programmation dans le genre. Plat du pied Sécurité donc. Avoir ce petit monde le même jour, c'est un rappel utile que les guitares à Dour n'ont pas besoin d'être uniformisées pour être prises au sérieux.
Dour, machine à souvenirs en sursis
À sa manière, joyeusement foireuse et dysfonctionnelle, Dour a longtemps tenu son rang, celui d’un des tous meilleurs festivals européens, celui sur lequel on a toujours quelque chose à dire, quelque chose à écrire. Dour, c’est un organisme formidablement vivant dans un écosystème du festival qui, business oblige, s’est aseptisé avec le temps. Parce que franchement, il n’y a rien à redire sur l’affiche d’un Rock Werchter ou d’un Pukkelpop, ni sur la façon dont ces évènements sont organisés, mais une fois qu’on a regagné nos chambres le dimanche soir ou le lundi matin, que reste-t-il de cet enchaînement de noms ronflants si ce n’est l’impression d’avoir laissé l’équivalent d’une semaine de vacances sous le soleil pour voir des concerts dont absolument rien ne dépasse ? Dour, pour le meilleur souvent, pour le pire parfois, aura été une formidable machine à souvenirs pour la vie.
Le problème, c’est le même que dans l’introduction de ce papier : cette phrase s’écrit au passé. Car après ce qu’on a vu, après tout ce qu’on a entendu dans les coulisses le weekend dernier, on n’osera pas dire que plus rien ne sera comme avant, mais on le pense très fort.