Les champs de sacs plastique

JeanJass

DOUBLE HELICE OTORO – 2026
par Aurélien, le 26 mai 2026
8

Vu de l’extérieur, on serait tenté de penser que tout va bien dans la vie de JeanJass : sa page Discogs s’allonge plus vite que la liste des victimes de Patrick Bruel, il vient d’avoir un deuxième enfant, et il se passe rarement plusieurs mois sans que lui, son acolyte Caballero ou son voisin de palier Peet viennent réenchanter l’actualité rap belge le temps d’un projet ou d’un featuring qualitatif. Mais comme beaucoup de gens sur qui les problèmes semblent glisser comme les gouttes de pluie sur une veste en Gore-Tex, les choses sont différentes à l’échelle macroscopique : on a toujours su que JJ était d'un naturel pessimiste – et ce n’est pas le bouquet final de sa récente Grunt qui nous contredira. Et là où certains reprennent rendez-vous chez leur psy pour expier leur mal-être et mieux le comprendre, JJ fait dans l'auto-médication : il appelle son plug, se fait livrer quelques produits, et s’enferme dans le studio. Le résultat de ces deux dernières années de pérégrinations mentales s’appelle Les champs de sacs plastique. Et ce titre, à la fois poétique et bizarre, est à l'image de l’œuvre qu’il illustre.

On avait laissé JeanJass sur un Tous ces ongles rongés qui faisait plus délire de producteur, et on est heureux de le retrouver dans un cinquième disque beaucoup plus généreux et protéiforme. Toujours fidèle à la bizarrerie de ses visions (l’orchestre midi de Chilly Gonzales sur "IMAX", le sample de dabkeh sur "El Guerrouj"), JeanJass travaille la matière avec une audace qu'on avait plus observée depuis Hat Trick. Pour cela, le Carolo continue de faire en sorte que l’expérience soit à l’image de son joint de cali kush : la plus tassée et la plus pleine possible, si bien qu’il ne faut pas plus de trente minutes de son pour permettre à LCDSP d’être un disque suffisamment dense et labyrinthique pour nous donner envie d’y revenir. Chose suffisamment rare pour être soulignée d’ailleurs : tous les producteurs au projet (H Jeune Crack, Dee Eye, Agusta, Mike Shabb ou Karma Bangers) sont crédités sur les serveurs de streaming comme s’ils étaient des featurings à part entière. Une jolie manière pour l’homme aux deux casquettes de remettre le beatmaker au cœur du projet à l’heure où la personnalité du rappeur prend trop souvent le pas sur la réelle qualité de la musique.

Et au milieu de tout ça ? Et bien il y a le verbe et le flow du "roloto le plus cool avec Hamza" : qu’il soit dans l'égotrip sur une prod drumless façon Nicholas Craven ("Faune Marine"), qu’il exhibe ses cicatrices sur un refrain catchy ("1xpas+") ou qu’il s'adonne à l’art perdu du storytelling ("Le pays de mon père"), JJ multiplie les exercices de style tout en y mettant beaucoup de lui – encore plus que d’habitude. Car s’il nous donne l’occasion de rigoler au détour d’une punchline, l’amertume qui infuse ce disque donne le sentiment que comme nous tous, il ne sait pas tout à fait où il va, ni tellement d’où il vient vraiment – comme sur ces beaux moments de Lost in Translation lorsqu’il s’agit d’évoquer ses origines marocaines. Et c’est finalement ce qui nous touche le plus ici : cette impression de mettre en mots et en musique ce que l’on peut essayer de communiquer en thérapie.

Car "le film dans ma tête" dont il parle en introduction se déroule sous nos propres yeux : celui d’une folie collective et tristement ordinaire à laquelle on participe tous plus ou moins. Pourtant, LCDSP ne se veut pas sombre, loin de là : c’est même toute sa capacité à puer la bienveillance et à disséminer au fil du disque des miettes d’espoir qui finit de nous convaincre que jamais JeanJass n’a été aussi pertinent que dans cet album catharsis où l’auditeur en sort aussi guéri que son auteur. Et s’il est trop tôt pour dire que LCDSP est le meilleur solo du carolo, on peut déjà dire que c'est son disque le plus profond et le plus personnel. Mettez du putain de respect sur son nom.

Le goût des autres :