Dossier

Wake Up The Dead #31

par la rédaction, le 18 mai 2026

Nouvelle édition printanière pour Wake Up The Dead, notre dossier consacré aux choses à retenir dans l'actualité des musiques violentes. Mais ne vous méprenez pas: si les beaux jours sont de retour en cette saison, l'équipe de goules en charge de ces colonnes n'a jamais vraiment quitté les ténèbres et ce pour vous dénicher le meilleur de cette sombre musique, avec ce mois-ci encore: death crasseux, grindcore, hardcore et thrash progressif. Vous connaissez le programme.

Cryptic Shift

Overspace & Supertime

Simon

Il n'y aura probablement pas de disque plus technique que celui-ci en 2026. De plus long non plus. Du haut de ses quatre-vingt minutes Overspace & Supertime domine à peu près tout : son environnement sonore en mutation, la scène dans laquelle il évolue et l'absurde intellectualisation de son propos. Aurions-nous d'ailleurs pu envisager autre chose avec cette proposition d'astrodeath tech thrash metal qu'une très exhaustive digression dans des terres musicales cosmiques, progressives et méchamment alambiquées ? Une sorte de véhicule interplanétaire piloté par Voivod, armé par Blood Incantation quand ça doit montrer les muscles, avec Vektor dans la salle des machines pour usiner de la grosse bûche et guidé selon le compas des jazzeux d'Atheist. Une machinerie complexe qui consomme du gaz par barils mais qui se déplace avec la fluidité d'un tout petit colibri. Car si on sent bien que le travail de composition est ici une affaire de physique quantique - dans toutes les directions possibles et selon des timings recorrigés en temps réel – l'écoute de ce qu'on qualifiera ici d’œuvre définitive ne semble jamais ampoulée, ni par son ambition infinie ni par sa technique assourdissante. Septante-huit minutes qui passent comme trente, probablement en raison de tout le fun que peut emporter une giga dose de thrash technique et progressif une fois jouée à son maximum d'évocation. Quand tes soli de guitares et de basse interminables - dans des titres atteignant parfois la demi-heure – possèdent leurs propres noms, tu sais que le propos ne tiendra qu'à condition d'exceller à tous les niveaux. Ça tombe bien, parce que Cryptic Shift tutoie tout ce qu'il y a de plus brillant avec une facilité quasiment insultante. C'est bizarre de le dire si tôt et dans un papier aussi court, mais on tient là sans aucun doute l'un des meilleurs disques de 2026. En tous cas, dans ce plan de la galaxie.

Division Of Mind

Exoterror

Alex

Est-ce qu'on tient déjà l'album hardcore de l'année ? L'auteur de ces lignes y croit fort. Il faut dire que l'attente autour du deuxième LP de Division Of Mind était immense dans les niches concernées et le résultat, sorti il y a peu via l'association de malfaiteurs Triple B/Streets Of Hate, laisse tout autant pantois. Le groupe de Richmond qui s'est fait un nom dans la sphère hardcore dès 2019 avec un premier disque éponyme bien poisseux a pris tout son temps, sept ans rien de moins, pour convertir les excellentes bonnes bases du premier en une bête de second. Au programme de cet Exoterror, dix titres de pure angoisse métallique qui concilient des influences allant du Holy Terror (pensez Integrity sous stéroïdes) au beatdown primitif en passant par l'indus glacial. La bande à Zachary Acosta-Lewis (professeur d'université dans la vraie vie, autrefois aperçu dans Hard Stripes) semble avoir ce don de pouvoir toujours amener dans son songwriting, l'élément qu'il faut au bon moment : un riff sourd et ralenti, un hurlement en guise d'avertissement, un sample sombre pour faire la jonction entre deux instants... Bien aidé par une production parfaitement épaisse qui sublime cette avalanche de breakdowns, DOM revient en putain de force avec un album sur lequel rien n'est à jeter et qui, comme souvent quand on parle hardcore, devrait générer violence irrationnelle et sentiment d'aliénation totale. Et dans ce monde merveilleux fait de coups de pied rotatifs, il semble que personne n'ait encore fait mieux cette année. 

Exhumed

Red Asphalt

GuiGui

Matt Harvey aime rendre hommage aux groupes qui l’ont fait grandir musicalement - comme il le fait déjà pour Death avec son autre groupe Gruesome. Le chanteur-guitariste a toujours fait la démonstration d’une parfaite digestion de ses influences et proposé des albums qui honorent la mémoire des formations qui ont compté pour lui sans tomber dans le piège de la simple copie sans saveur. Exhumed en est d’ailleurs un parfait exemple puisque ses débuts goregrind à la fin des années 90 et son évolution vers un gros death metal aux relents thrash ne sont pas sans rappeler un certain Carcass sur le papier. Mais si ce dernier est devenu au fil du temps un peu plus « raffiné » musicalement et visuellement, Exhumed est clairement resté dans une optique de bourrin et ne s’embarrasse d’aucun superflu. La seule préoccupation du groupe est de faire mouche le plus vite possible avec des riffs surpuissants, une rythmique en béton armé et surtout une direction artistique de (très) mauvais goût rappelant un bon film de série Z. Tous ces ingrédients se retrouvent bien sûr encore une fois ici sur Red Asphalt qui se présente comme la bande son idéale d’une autoroute vers l’horreur, parsemée de tripailles et de gros graviers, et empruntée pied au plancher pendant trente-six minutes, et ce, sans faire gaffe à la carrosserie. Le groupe est loin de réinventer la roue au point qu’il se permet même des structures presque pop de ses morceaux histoire d’ajouter encore en efficacité et de faire de son gros death grind une sorte de gore death feel good des familles. Bon ok, on grossit un peu le trait pour vous faire un topo plus imagé mais retenez juste que Red Asphalt vous passe dessus d’un coup, sans grande prétention, mais avec un savoir-faire certain et en prenant bien soin d'occasionner un maximum de dégât au passage.

Cryptworm

Infectious Pathological Waste

Simon

D'une certaine manière, on l'attendait ce disque de la trempe de Infectious Pathological Waste. Parce que même si on aime notre metal sauvage, haineux et asocial comme il faut, nous continuons à prendre des douches quotidiennes, à scruter la date de péremption de nos aliment et à prendre soin de ce que nous portons. Le dernier Cryptworm est donc parfaitement à sa place pour nous permettre de se rouler dans la fange la plus contaminée et la plus puante qui soit sans devoir faire péter les plafonds de notre mutuelle santé. La formation menée par le chanteur de Rothadás (qui nous a sorti un des meilleurs albums de death de 2025) ne s’embarrasse d'aucune précaution sanitaire et envoie une demi-heure de death old-school un poil brutale qui sent le crackhead au bout de quatre jours de décomposition sous le cagnard. Ici, aucune fioriture : du riff bien droit et moite, aucun solo ni aucune déviation du but premier, qui consiste à ouvrir toutes les vannes de l'usine à caca au-dessus de nos têtes. Les vocaux gore sont hideux de borborygmes, un vomi sur un sol de gravier qui se réingurgite sans distinction, sans hésitation, sans un clignement d'yeux ni frétillement de dégoût. Infectious Pathological Waste est ce disque aussi décomplexé qu'angoissant, une mécanique qui roule au fun autant qu'au pus en intraveineuse. La production, délicieux mélange de rouille et de cinéma 4k offre un spectacle qui tient autant du snuff movie japonais que du porno gonzo qu'on adore détester. Malin dans son rapport à l'efficacité (sans jamais perdre un pourcent de son atmosphère putride), Cryptworm signe ici un très bon disque, qui évacue toute notion de branlette intello pour ne servir qu'une seule cause : celle de la maladie qui sent (très) mauvais, de la frénésie musicale noyée dans des cuves d'hémoglobine et de la violence « magnifiquement » mise en image. PEGI-18, au minimum.

Bone Weapon

Chaos Marked By Death Of Sun

Simon

Une horde de mammouths aux origines incertaines, une tribu d'hommes des cavernes et au milieu de tout ce bordel, une lutte sanglante pour la survie de ces derniers, n'en jetez pas plus : on achète. Surtout quand toute cette grande mise en scène met en musique de la grande chasse au monstre, du rituel sanguinaire et de l'instinct de survie régressif. Vous n'êtes pas dans un remake de Cannibal Holocaust mais bien dans le premier long-format de Bone Weapon, groupe autoproclamé de death/doom paléolithique basé à Philadelphie. Si on vous parle de ce qui pourrait constituer un simple EP – 5 titres pour 29 minutes – venu d'un groupe relativement anonyme, c'est parce que « Death of The Sun », véritable premier titre après une introduction assez courte, est une bombe impossible à contourner. Il est le standard de ce que Bone Weapon sait proposer de mieux : un death tribal inventif, varié, qui ne connaît que le corps à corps au silex comme moyen d'exister, mêlé à un sludge/doom au groove sombre et occulte. Une sorte de transe rituelle extrêmement physique et cyclique qui se joue comme une grande danse au beau milieu d'une caverne. Ça marche à plein tube, bien aidé par une personnalité forte qu'on retrouve finalement assez peu dans ce genre d'exercice. Et si les trois titres suivants éprouvent parfois des difficultés à se hisser au niveau de ce titre introductif, il y a suffisamment de coups de lance lâchés à l'aveuglette, de prières impies adressées rageusement au ciel et de ruades du crétacé pour venir à bout de ce petit disque de poche aux sens bien aiguisés. Jurassic Park 6(66).

Fossilization

Advent of Wounds

Simon

Techniquement, la fossilisation est le passage d'un corps organisé à l'état de fossile, qui se fait à l'abri de l'air, par remplacement partiel ou total des tissus par des substances minérales. Sur un autre plan de la matérialité, Fossilization est un duo brésilien de death/doom extrêmement sinistre qui est venu pour te massacrer ta bonne humeur dans une ambiance suffocante et caverneuse. Un groupe qui joue son angoisse à très haute intensité, notamment par un recours permanent à des riffs qui remplissent toute la pièce de leur vibration. Trente-cinq minutes de musique-du-monde-d'en-dessous qui feraient presque oublier qu'il n'y a là-dedans aucune mélodie sensible pour des gens normaux (à part un solo de quatre secondes au milieu de « Servo » et une ouverture un peu étrange dans « While The Light Lasts »), seulement du gros tremolo acide et démoniaque qui empêche toute forme agréable de respiration. Une musique d'inconfort premier qui se délivre avec des épaules assez larges, toute en puissance de feu, capable sans souci d'aller se frotter à des discographies suffocantes comme celle de Phobocosm, tutoyant de manière évidente les aspects les plus doom de Immolation et Incantation réunis. Une musique de mort sans véritable lumière au bout du tunnel, créée uniquement pour t'attirer au fond, aspirant au passage toute ton énergie vitale. Pas toujours lisible à première vue en raison de sa cohérence sonore et son jeu extrêmement épais dans les textures, Advent of Wounds se révèle être un disque qui dépasse de peu son statut d'album d'atmosphère, plaçant ici et là du riff mémorable à jouer très fort. Car, soyez-en sûrs, ce que Fossilization ne fait pas avec sa tête, il le fait à merveille avec ses muscles.

Misotheist

De Pinte

GuiGui

Depuis ses débuts et la sortie de son album éponyme en 2018, Misotheist a su se faire une place de choix dans la scène black metal norvégienne par une approche relativement singulière avec des disques ne comprenant qu’un nombre très restreint de titres mais dont la longueur permet d’asseoir une ambiance pesante. De quoi développer des compositions riches de sens passant d’un black atmosphérique à des envolées blastées mais toujours dans un malaise palpable. Projet d’un seul homme, Misotheist semble être le vecteur idéal de ses frustrations, de sa colère ou de sa haine à travers des compositions intelligentes qui paraissent parfois dissonantes sans l’être réellement comme sur la plage d’ouverture « Unanswered Thrice ». Ce quatrième album recèle des qualités indéniables comme des passages épiques et mélodiques qui iront titiller ce on-ne-sait-quoi de sensibilité que cache tout fan de black metal au fond de lui (« Blinded and Revealed » ou le très groovy « Kjetterdom ») au même titre que ce que proposent les Islandais de Myspirmyng. Mais d’autres éléments font de ce disque un véritable nectar du style. Tout d’abord ce choix d’une voix arrachée et caverneuse plus proche d’un death metal cru. Et de cru il en est surtout question dans le choix de la mise en forme de cet album. Ici, point de place aux effets de production, on part sur de l’organique pur jus. Tout sonne naturel voire « garage » tout en restant audible, à la différence de bon nombre de groupes qui pensent que plus tu enregistres dans une cave humide avec un dictaphone cassette placé à cinq mètres des amplis, plus tu es trve. Soyons clairs, certains savent le faire mais beaucoup d’autres s’y cassent les dents et touchent du doigt le grotesque en s’adonnant à l’exercice. Misotheist se voit frappé d’un véritable cachet de qualité, l’artifice n’a pas sa place dans la démarche, le grain est délicieux et le désespoir est au rendez-vous. Assurément l’une des pépites black du moment.