The Unyielding Season
Winterfylleth
On le connait tous ce trajet en voiture. Il est long, et comme tout ce qui est long et éprouvant, on s’y est préparé la veille (voire avant). Aller de Paris à Berlin, en faisant un crochet par Bruxelles, cela prend du temps. Vous allez en bouffer du kilomètre. Pour cela vous prendrez l’autoroute. Toute une série d’autoroutes, énormément d'autoroutes, en prenant le soin de transiter d’une A-quelque chose vers une E-autre chose, en veillant à conserver suffisamment d’attention et de vista pour ne pas louper les alertes GPS qui deviendront rapidement un passager additionnel. Vous décompterez en temps réel les kilomètres qui vous séparent d’une ville dont vous connaissez le nom avant d’en dépasser le panneau et de vous relancer dans un nouveau calcul, comme dans une étape qui en amène toujours une autre derrière. À un moment, au milieu de cette éternité, le but final, celui pour lequel vous avez initialement pris la route, l’arrivée tant convoitée au bout de cette épreuve, finira par devenir un concept abstrait. Vous roulez, et à ce moment précis, rien d’autre ne semble exister.
Cela n’empêche pas d’être aidé. Une boîte de bonbons Haribo, une paire de Ray-Ban qui restera tout le temps du trajet dans son étui, une bouteille d’eau qui deviendra vite tempérée, un pare-soleil qui s’ouvre et se ferme au moindre risque de soleil bas, un décalage d’une bande à une autre pour laisser passer un pressé qui met un point d’honneur à arriver à destination trois minutes avant vous sur quinze heures de trajet : autant de shenanigans destinés à tromper l’ennui, à se donner de la substance pour profiter de l’interminable marche en avant des choses. Démocratisation oblige, vous disposez d’un cruise control que vous passerez gentiment de 110 à 130 en fonction de la zone traversée, peut-être même d’un habitacle correctement insonorisé et d’une installation audio pas trop dégueulasse. Le confort de vos sièges finira invariablement par vous faire mal au cul, vous vous dandinerez d’une fesse à l’autre en pensant trouver un nouveau réconfort de courte durée, que vous finirez par incarner dans un café saveur jus de chaussette sur une obscure aire d’autoroute, qui n’aura pas d’autre vertu que de vous rappeler que vous êtes loin d’être arrivé - en plus de vous filer la pissante incertaine pour les deux prochaines heures. Et pourtant, vous l’aimez à la mort ce trajet, son inconfort duveteux tout autant que l’esprit d’aventure à peu de frais qu’il vous procure à chaque fois.
Vous venez d’expérimenter The Unyielding Season de Winterfylleth. Douzième album d’une carrière qui ressemble à une gigantesque voie de bitume reliant deux grandes villes, une autoroute de plus dans un réseau routier de l’atmo-black éternel. Le trajet est balisé pour une progression sécurisée de jour comme de nuit, entre agression mesurée et émotivité pleinement assumée. Une avancée bloc après bloc qui aligne sans complexe ses tunnels de blast beats, son tremolofest mi-pleurnichard mi-revanchard et son côté émo-bucolique de l’enfant qui n’a pas reçu sa Danette en guise de quatre heures, mais qui sait que c’est plateau télé et lasagne à volonté devant Fort Boyard au menu du soir. Une sorte de mélange extrêmement sérieux et premier degré entre le black atmo de guerre des Ukrainiens de Drudkh et les émanations adolescentes versées dans l'émotivité à fleur de peau de Der Weg Einer Freiheit.
Un tapis narratif qui se déroule lentement et avec un luxe de tous les détails, avec un talent symphonique qui ne se situe pas toujours dans le tout-cordes mais bien dans la succession d’ambiances extrêmement pleines émotionnellement, souvent enracinées dans le cœur du riff-même et dans tout le barda rythmique qui l’entoure. Un titre commence, puis lointainement, à un moment, un autre prend le relais. De telle sorte que chaque fin de morceau sonne comme l’arrivée d’un marathon - avec eux, même un titre de cinq minutes est ressenti comme un monolithe de vingt, toujours avec cette fluidité insultante et cette charge émotionnelle indécrottable - dans un album qui aurait été déjà bien trop long sans cette incongrue reprise finale d’un classique de Paradise Lost.
Winterfylleth sait donc écrire son black metal atmosphérique, cela ne fait aucun doute, et il le prouve depuis maintenant dix-huit ans avec des œuvres souvent à rallonge, bien entendu inattaquables comme le présent The Unyielding Season. Cela fait partie du jeu, comme un Bruxelles-Berlin sans embouteillage via les grands axes. C’est long et parfois pénible, il n’en reste pas moins que l’expérience, une fois derrière nous, finit vite par nous manquer. Alors on refait le plein, on vérifie le niveau d’huile et on se trouve vite une excuse pour s’enquiller à nouveau 800 bornes dans l’autre sens d’une seule traite. Après tout, l’important n’est pas la destination mais les yeux avec lesquels on fait le voyage.