Music For Existing
Martyn
Il existe de nombreuses façon d’objectiver le temps qui passe. Voter à droite en est une. Se rendre en Turquie pour y visiter une clinique de greffe de cheveux plutôt que le Mosquée bleue d’Istanbul en est une autre. Chez l’amateur de musique, la découverte d’une passion, souvent soudaine, pour le jazz est un signe incontestable de vieillissement. Dans le cas de Martijn Deijkers, mieux connu sur le nom de Martyn, Music For Existing est moins un disque dont il faut prendre le titre au pied de la lettre qu’un objet qui nous permet de le situer bien au-delà de la quarantaine sans devoir aller sur sa page Wikipédia – on avait déjà eu la puce à l’oreille avec ses émissions sur NTS et ses tags « post bop » ou « spiritual jazz ».
Ce retour au long format intervient huit ans après Voids, à l’époque sur Ostgut Ton, le label du temple de la techno, le Berghain. Sur celui-ci, cet ardent défenseur de l’hybride dubstep / techno revoyait déjà sa copie rythmique par la force des choses, lui qui avait frôlé la mort suite à un arrêt cardiaque dans son studio de Washington DC. Au cours des huit années qui ont suivi, ce fils d’un ancien attaquant vedette du PSV n’a pas fait que vieillir, il s’est pris comme tout la monde la pandémie dans la tronche, ce qui l’a poussé à délaisser les clubs pour les salles de classe, et embrasser une carrière d’enseignant dans laquelle il est désormais totalement épanoui. C’est aussi dans cette dynamique de mentorat et de passage de témoin qu’il inscrit son label 3024, notamment à travers la série de compilations Undercurrents.
Bref, le Martyn de 2026 n’est plus celui de 2018, et encore moins celui de 2012. Et c’est franchement une excellente nouvelle, surtout dans un écosystème du dubstep qui a toutes les peines du monde à retrouver le feu sacré depuis la fin douloureuse de son âge d’or. Alors on se réjouit que Martyn continue de penser comme un producteur de bass music docte et appliqué, et qu’il laisse cette liberté propre au jazz infuser sa musique, non sans exercer un certain contrôle sur la façon dont l’union entre ces deux univers se scelle. Car si on l’impression que le pianiste Duval Timothy ou la batteuse Mischa Porte sont dans la même pièce que lui, il n’en est rien – ce qui peut sembler paradoxal pour un disque vendu comme « une déclaration d’amour à la musique dans la dimension collective de sa création ». Ainsi, pour Music For Existing, Martyn a envoyé à ses collaborateurs des esquisses de compositions sur base desquelles les invités ont pensé leur contribution. Martyn s’est ensuite astreint à un exercice minutieux de collage et ecollage dans la solitude de son studio, pour un résultat dont la profondeur et la vitalité étonnent.
Martyn n’est certainement pas le premier à tenter la fusion d’univers organique et électronique, et peut-être pas celui qui aura poussé cette association jusqu’à des sommets inexplorés (il n’y de place que pour deux My Life In The Bush of Ghosts en ce bas monde), mais il le fait avec une passion communicative, une maîtrise des codes de la bass music, un amour véritable du jazz, et un don pour glisser des cassures pile poil au moment où l’on comment à penser à autre chose. Vous l’aurez compris, vieillir c’est un un gros non. Par contre, vieillir comme Martyn, c’est un immense oui.