For No Man Shall See Me And Live
World Peace
Dix morceaux. Six minutes trente-cinq. Zéro déchet. World Peace n'a jamais fonctionné autrement. Depuis 2017, Derek Kanowsky et son équipe de la Bay Area (dont le casting plus ou moins rotatif inclut ou a déjà inclu des membres de Spy et Fentanyl) construisent patiemment l'une des discographies les plus radicales du powerviolence contemporain.
Pour les non-initié·es, le powerviolence, c'est ce genre né dans le punk hardcore californien du début des années 90 autour de groupes majeurs comme Infest, Crossed Out, Spazz ou Man Is The Bastard. La marque de fabrique ? Des morceaux de quelques secondes, des changements de tempo violents entre blast beats galopants et breakdowns oppressants, une production volontairement hostile, et un mépris absolu pour tout ce qui ressemble à une concession commerciale. C'est du hardcore porté à son point de rupture, et World Peace en est aujourd'hui l'un des représentants les plus purs.
Sur le papier, l’instrumentation est aussi dépouillée que brutale : deux lignes de basse qui se cognent et se répondent, une batterie qui blaste, aucune guitare parce que personne n’a besoin de mélodie et des voix qui hurlent à la figure de l'Éternel. Car World Peace revendique frontalement son obsession pour l'iconographie chrétienne et la terreur divine. Titres en latin, références à l'Exode, à la Genèse, au Nouveau Testament. Le groupe retourne le langage sacré comme un couteau dans une plaie.
For No Man Shall See Me And Live fait office de nouvelle offrande au sein d’un catalogue qui compte plus d’une dizaine de projets déjà et sort dans la foulée récente d'une compilation réunissant l'intégralité de leur discographie (Contrary to the Order of Creation: The Complete Collected Works of World Peace MMXVII–MMXXV). Comparé aux travaux précédents, ce nouvel “album” en profite par ailleurs pour marquer une légère inflexion via des riffs de basse encore plus groovy et avec une qualité presque nu-metal dans la façon dont "Diaspora" ou "Land Of Plenty" par exemple laissent respirer le tempo avant de tout écraser. Le terme "accessible" est relatif mais pour la première fois, on peut hocher la tête avant de se reprendre la charge en pleine face.
Comme souvent avec World Peace et la brièveté qui les caractérise, l'envie folle de tout reprendre depuis le début s’impose vite. Six minutes, c'est le temps d'un trajet en métro, d'un café qui refroidit, d'une pause clope sous la pluie. Si vous n'avez pas encore sauté le pas ou que vous vous sentez plus aventureux·se que d'habitude, considérez ce disque comme votre porte d'entrée vers quelque chose de plus abrasif, de plus urgent, de plus polarisant. Allez, vous avez largement le temps aujourd'hui.