Descent
Immolation
À l’entretien d’embauche, il y a peu de chances qu’Immolation débarque pour le poste d’assistant du directeur régional. Son truc à lui aujourd’hui c’est les responsabilités de partner à l’échelle d’un continent, avec dans le package le salaire mensuel à 50k hors intéressement au bénéfice, la villa payée par la boîte et la nounou qui s’occupe des enfants. Pas moins. C’est le prix à payer quand les deux membres fondateurs cumulent à eux seuls trois quarts de siècle d’expérience dans le cœur du réacteur death. Une expérience qui nous ramène en 1988, à une époque où tout était encore à faire pour pas mal de métalleux.
Mais si seulement Immolation s’était contenté de faire pour faire. Dès Dawn of Possession, il y a trente-cinq ans, les New-Yorkais ont modelé le code, énoncé des principes existentiels et aligné des balises pour des centaines de formations death après eux. Sans nécessairement connaître le succès mainstream de certains de leurs contemporains (on pense dans les vieux à Morbid Angel ou Cannibal Corpse), Immolation détient en lui, probablement plus que personne d’autre, la racine définitive du template death.
Tant et si bien qu’un douzième album de la bande à Robert Vigna sonne à la fois comme une inutile sanction et comme le rappel (tout aussi vain) de l’influence hégémonique du groupe sur toute la scène. Quand la moitié du genre fait de près ou de loin du Immolation, comment défendre son steak sur un nouvel album qu’on aurait forcément déjà entendu ailleurs, réalisé par moins talentueux que soi ? La réponse tient probablement dans le fait que si Immolation brille par son impact musical général, sa vraie force réside depuis toujours dans sa régularité. Si on exclut des choix de producteurs un peu douteux à certains endroits de ces quatre décennies, les Americains ont été incapables de sortir un mauvais album. Un mauvais titre, même.
Une discographie qui ressemble aujourd’hui à un petit panthéon; Descent constituant aujourd’hui la douzième colonne d’un édifice déjà bien solide avant lui. Cette régularité d’ailleurs qui permet à Immolation d’être considéré comme le patient zéro d’un death absolument complet. L’expérience jouant ici de tout son poids, Descent se présente comme difficilement attaquable. Il est techniquement hors-norme sans tomber dans le tech death pompeux; il use de ses dissonances et de ses harmoniques pincées avec une parcimonie qui ne cesse de ramener de la fraîcheur sans troubler sa marche en avant par trop de tics d’usage; il est concis dans sa narration et incroyablement tendu dans son exécution; il aligne ses riffs de stade sans jamais sonner comme putassier.
Un véritable crime de sang-froid qui sonne comme extrêmement précis et autoritaire - Ross Dolan au chant assurant la cerise sur le gâteau avec une performance vocale intouchable à l’approche de sa soixantaine. Ce Immolation-là connaît sa recette par cœur et déroule son art comme au premier jour où presque, bien aidé par une production qui transforme tout en argument d’autorité, quitte à perdre un peu de proximité avec son objet - on regrettera à ce titre une double pédale tristement synthétique.
Descent est donc ce disque qui triomphe à peu près dans tous les secteurs de jeu. Il y a un tel condensé d’histoire dans cette formation qu’à défaut d’être surpris, on profitera simplement du spectacle, juste et équilibré comme il l’est depuis aujourd’hui quarante ans. Comme la planète Terre tourne invariablement autour du soleil, Immolation a de nouveau sorti un bon disque. Appelez-nous quand il en sera autrement.