Carving The Causeway To The Otherworld

Coscradh

20 Buck Spin – 2026
par Simon, le 26 mai 2026
7

Dans la liste des choses qui me semblent tout à fait concevables, bien calé entre le café italien corsé et le croustillant de la baguette française, le black/death gaélique se pose avec la douceur d'une feuille sur l'eau. Probablement en raison de sa nature ancestrale, traditionnelle et remplie de mysticisme, je pourrais même me mettre à rêver d'une musique extrême emprunte d'Irlande gaélique. Elle serait par définition guerrière, impétueuse et intensément violente (au moins autant que la volée de clichés alignés jusqu'ici) et elle n'aurait de moderne que son année de sortie, empêtrée dans une guerre de clans, récit d'un monde où le conflit ne se règle qu'à la hache de guerre. Ce deuxième album de Coscradh est un peu tout ça à la fois, et sa sortie sur 20 Buck Spin – label qui ne se loupe jamais quand il s'agit de sortir du grand disque de metal – finira de nous convaincre d'enchaîner les écoutes nécessaires pour plier cette bonne tranche de musique de sauvageons. Alors on harnache solidement son cor de guerre à la ceinture et on plonge la tête la première dans ce qui nous est ici proposé.

Parce que guerrier, Carving The Causeway To The Otherworld l'est sans aucun doute possible. Il n'est d'ailleurs que la guerre, de sa direction artistique à son univers lyrical, Coscradh n'évoque que l'affrontement. Une inclination qui se confirme dans toute sa tendance musicale : un odieux mélange de death et de black, frénétique et désarticulé, qui lorgne en permanence sur la frange war metal du spectre – tiens donc – sans jamais s'y abandonner totalement. Sans être un pur rejeton de l'arbre généalogique qui irait de Blasphemy jusqu'à Teitanblood, Coscradh y emprunte néanmoins tout son art de déplaire en beauté, sa séduction par la cacophonie et l'inconfort auditif. Si cela râpe l'oreille pendant quarante-quatre minutes, Coscradh sait que le war metal est une musique où tout se passe pour l'essentiel en coulisses. Jouant toujours sa partition au canif dans des mouvements compulsifs qui allient section rythmique absurde de performance et impermanence brillante dans les mouvements rêches de guitares, la science de ces Irlandais se jouent également sur le siège arrière. Là où l'agression première et les structures dissonantes s'arrêtent pour créer une musique qui vit tout le temps, lointainement, dans une brillance technique que les plus attentifs apprécieront à peu près à tous les endroits – à commencer par ces soli thrashisants qui tombent au beau milieu de ce bordel comme une pluie acide, indistincte et presque aléatoire.

Et pourtant, Carving The Causeway To The Otherworld n'est pas un disque de war metal. Enfin, pas seulement. C'est d'ailleurs ce qui le rend unique, sa capacité à être multiple en allant chercher dans la science death et black un vrai caractère au-delà du bestial pour nourrir la narration de son plan de guerre. On pense évidemment à la savante cacophonie death de leurs compatriotes de Malthusian ou au groove luciférien de ces rebuts de Inquisition dans ce qui sonne comme les deux meilleurs titres de cette partition (« Adradh Dé Ghoac » et « Caesar's Revelation »). Autant d'éléments qui finissent par s'agglomérer pour générer cet enfant fou de Coscradh, loin de l'accumulation de poncifs drainés par un paquet de leurs contemporains.

Un bordel qui respire les champs de batailles sordides, où les druides se battent torse-nu à la serpe, où les nécromanciens relèvent inlassablement des corps sans vie, où l'action est vécue de manière froide et sanglante, cynique et perverse. Un ballet glacial, chaotique et boueux, qui hurle de manière démente ses ordres - Ciarán Ó Criodaín sera d'ailleurs probablement en lice pour le titre de performance vocale de l'année - dans une grande scène où la mort frappe les yeux fermés ceux qui ont le malheur de ne pas regarder au bon endroit. Il y aurait encore tant à dire de ce deuxième album tant les écoutes continuent d'affiner une narration, un sens du détail et un équilibre dans le déséquilibre qui amènent Carving The Causeway To The Otherworld dans le cercle fermé des très bons disques de l'année en cours. Au fait, Coscradh en gaélique signifie le triomphe dans le massacre. On aurait probablement pu arrêter cette chronique à ce détail.