C'est le retour de Wake Up The Dead, notre dossier consacré aux choses à retenir dans l'actualité des musiques violentes. Pour cette édition estivale, on se retrouve avec 7 nouvelles offrandes entre brutal death metal, hardcore et doom. De quoi faire plaisir aux oreilles les plus endurantes. Bonne écoute.

Seeping Protoplasm
Repugnant Entanglement
Simon
Ils sont Japonais pour la plupart - Adam Jennings au chant nous vient de Chicago mais a rejoint définitivement les autres à Tokyo - ils sont jeunes, hargneux et font une musique du démon signée par la référence Iron Fortress Records. Cela nous en dit déjà assez sur le contenu de ce Repugnant Entanglement : du death metal brutal, gavé d’obsessions slam et grindcore - oui pour les traditionnelles cymbales qui sonnent comme des tupperware en metal, oui pour ces gueulantes porcines, oui pour les courtes interludes tirées de films ou de séries Z - travaillé avec une production délicieusement necro et caverneuse où le moindre frottement de cordes de basses résonne avec une épaisseur toute vomitive. Seeping Protoplasm, qui tient là son premier véritable objet réellement exploitable, fait une démonstration en seulement vingt-huit minutes de tout son arsenal extrême dans un mélange habile de destruction et d’humilité. Les notes sont parfois mangées dans la rapidité des ruades et la volonté expérimentale (que ce soit dans les labyrinthes guitaristiques, le traitement des effets ou les structures rythmiques) n’est jamais bien loin et tout cela donne vite un crédit assez fort à un groupe qui ne peut être que petit à ce stade. Petit certes, mais dont le grand coeur fait des merveilles à chaque riff, chaque vomissement et chaque avalanche de groove dégueulasse. Un disque de genre extrêmement lisible qui réchauffe terriblement le cœur, notamment avec cette utilisation intelligente de moyens limités et qui fait plaisir bien au-delà de l’habituel dans la scène. Le vrai underground comme on l’aime.

Temple Guard
Citadel In Flames
Alex
Dès leur genèse, les Anglais de Temple Guard n'ont jamais caché leurs intentions : militer becs et ongles pour la cause animale et environnementale, quitte à balancer ça à coups de breakdown dans la tronche plutôt qu'à tracter devant un Franprix (ou un Tesco si vous préférez). Après un premier EP en 2022, Spear of the Revenant qui posait déjà les bases d'un hardcore métallique vindicatif façon All Out War, Arkangel et toute la clique H8000, Temple Guard enfonce le clou avec ce deuxième LP de huit titres et un format qui ne laisse littéralement pas le temps de respirer entre deux coups de lance. Avec toujours ce même appétit pour les samples fielleux et cette imagerie à base d'inquisiteurs, sultanats de fer et vengeance sacrée, le quintet de Nottingham vient combler à sa manière le vide laissé par la disparition de xRepentancex. On retrouve d'ailleurs d'anciens membres au sein de la formation et la présence sur un titre de John Olley, ex-chanteur du légendaire groupe de hardcore vegan/straightedge précité n'est pas un hasard. Une production léchée signée Jason Frye (Century Audio) et le mastering confié à Scott Crouse (Form IV Audio) viennent enrober l'offrande d'une puissance redoutable pour un résultat qui ne fait jamais semblant, ni dans le propos ni dans l'exécution. Il est grand temps de rejoindre la croisade.

Xorsist
Aberrations
GuiGui
Après un premier album Deadly Possession sorti en 2022, non dénué de potentiel mais néanmoins assez balbutiant, et un At The Somber Steps To Serenity l’année d’après qui creusait déjà un petit fossé par rapport à son prédécesseur, les Suédois de Xorsist nous sont revenus avec un troisième disque qui enfonce le clou en matière d’évolution musicale et sonore. Et autant vous l’annoncer tout de go, cet Aberrations est leur meilleur à ce jour, s’inscrit parmi les pépites death metal de 2026 et est intéressant à plus d’un titre. Doté d’une production plus nette mais bien sûr toujours marquée du sceau de son pays d’origine (donc avec la graisse et le gravier qu’il faut), cet album se présente comme un coffre à trésor remplis de riffs à faire pâlir ses pairs mais aussi et surtout comme un vibrant hommage à tout ce que la Suède à produit d’influent en matière de death metal depuis les années 90. Aberrations nous fait autant aller dans le death doom (« Souls To Mourn ») que dans le death mélodique pur jus (« An Elegy Unfolds ») ou dans le simple rouleau compresseur (« Faceless »). De Entombed à At The Gates en passant par Paganizer ou Vomitory, on a l’impression que toutes les références y passent sans être piégeuses tant l’album est personnel et bizarrement cohérent. Et comme ça n’avait pas l’air de suffire à démontrer le talent du groupe, on a aussi droit à deux magnifiques interludes à la guitare acoustique que n’aurait sans doute pas reniées Dissection. Une véritable réussite qui s’apprécie d’autant plus lorsqu’on s’intéresse à l’âge du fondateur du groupe Gustav Ryderfelt qui vient tout juste de souffler ses 21 bougies. Le reste de la bande ayant entre 20 et 24 ans, on se dit que la relève est assurée par des gamins qui ont dû être biberonnés correctement pour nous sortir cet Aberrations qui transpire la maestria. Les enfants, s’il vous plait, continuez comme ça.

Scordatura
Led Into Oblivion
Simon
La scordatura est une technique italienne de la Renaissance consistant à modifier les accords traditionnels d’un instrument à cordes. On l’utilise depuis le dix-septième siècle pour obtenir des résultats non conformes à des schémas compositionnels classiques mais également pour faciliter les parties les plus difficiles d’une partition complexe. Mais Scordatura en 2026 c’est surtout quatre Écossais qui tabassent un brutal death metal des grandes heures depuis presque vingt ans maintenant. Une musique absolument sans pitié qui n’a pas le temps de se fatiguer sur ce Led Into Oblivion puisque tout est mené en seulement vingt-huit minutes. Il n’en faudra pas plus pour Scordatura pour débarquer chez toi en pulvérisant la porte, vider ton frigo, coucher avec ta femme et fracturer tout ce qui faisait ton humble chez-toi avant que tu n’aies eu le temps de mettre pause sur ta Playstation. Une démonstration pied au plancher qui rappelle sans souci le meilleur de Cryptopsy pour son obsession technique (et ses délicieux claquements de basse dans une mesure laissée vide), Cannibal Corpse pour son delivery forcené et Suffocation au meilleur de son slam calé au micron. Ce genre de brutal death se joue dans une clarté à l'halogène pour être sûr qu’on ne loupe rien de l’opération - quitte à manquer parfois de crunch et d’organique par endroits - et est obsédé par les signatures rythmiques changeantes et millimétrées. Si c’est le bordel le temps que le cerveau imprègne, on appréciera par la suite de très bonnes parties mid-tempo, du riff vicieux et dynamique même s’il arrivera parfois qu’on se demande pourquoi ne pas écouter directement les légendes citées plus haut plutôt qu’un copycat, si talentueux soit-il. Mais bon, la musique extrême jouée à ce niveau-là d’intensité impose un respect qui nous ferait oublier que notre baraque est désormais ravagée, le frigo vidé et notre femme épanouie.

Final Resting Place
Third World Tribunal
Alex
Sur le papier, on retrouve dans les rangs de Final Resting Place du beau linge passé par Simulakra, Devil Master, Sanction ou encore Vomit Forth, de quoi faire saliver n’importe quel amateur·ice de compétitions de spinkicks. Après deux EP proposant un hardcore crasseux à mi-chemin entre le brutal death, le slam et le beatdown NYDM période 90s, la bande signe ce qui semble être son premier long format chez Mass Casualty Recordings, et le patronyme du groupe n’aura jamais semblé aussi approprié tant on est ici en présence d’une véritable scène de crime sonore. Parlons peu, parlons mal : le mixage est un désastre comique, une catastrophe si totale qu’elle en devient presque une performance artistique à part entière. La caisse claire sonne comme une poêle à frire tapée par un bout de bois, la basse a été passée à la moulinette jusqu’à perdre tout statut d’instrument reconnaissable, et l’ensemble est tellement compressé qu’il donne l’impression d’avoir été enregistré au fond d’un parking à travers un talkie-walkie. On a connu des démos de black metal enregistrées dans une cave qui sonnaient plus audiophiles que ça. Peu importe, ça matraque sec, ça ne s’embarrasse d’aucune fioriture, et Final Resting Place reste avant tout affaire de sensations brutes plutôt que de raffinement. Sales et presque illisibles à l’oreille, ces huit titres à base de growl et de carnage post-colonial ne sont pas à mettre entre toutes les oreilles. À prendre ou à laisser.

Draconian
In Somnolent Ruin
Simon
On reconnait les fans de Draconian à des kilomètres : dans les festivals metal grand public, ils se détachent des gueux qui s’avoinent la gueule au bon houblon populaire ; ils portent le simili-cuir de cosplay un peu cheap et ont le cheveu absolument soyeux, long et parfait. Blonds ou bruns. Ils se pensent de l’aristocratie viking et paradent avec des diadèmes sur le crâne et des bagouzes ciselées par on-ne-sait quel artisan druidique de la dernière convention moyenâgeuse du coin. Ils se pensent nobles, boivent de l’hydromel comme leur ascendance imaginaire et rêve d’un Vallalah loin de leur job de merde dans le tertiaire. Leur metal est forcément gothique quelque part en souvenir d’une adolescence au goût un peu de merde, doom et collée sur le grand mythe des Peaceville Three (Anathema, Paradise Lost, My Dying Bride). Le seul schéma sur lequel ils conçoivent le “vrai” metal repose sur La Belle et La Bête : une femme aux cordes vocales puissantes à côté d’un homme au registre guttural profond, lointainement death. Quoiqu’il en soit, toujours lyriques. Du bon doom tel qu’on le pratiquait en Angleterre au début des années 90 avant de se populariser à peu près partout ailleurs. C’est affreusement kitsch - il faut pouvoir encaisser des “You are the hunter/I am the haunted” lâchés avec tout le premier degré du monde - mais réalisés avec un savoir-faire qu’on ne pourra jamais leur enlever. Leur lyrisme lent et puissant ne s’avance qu’à condition de déclencher un maximum de pathos, en n’oubliant pas de lâcher tous les chevaux dans le dernier quart avec une explosion de guitare qui finira quasiment tout le temps en solo brillant tout en haut de la montagne. On a oublié de dire que tout ce magnifique théâtre était Suédois. Vous me direz, la réponse était probablement dans la question.

Ordh
Blind In Abyssal Realms
Simon
On en aura déjà bouffé à toutes les sauces de ce death progressif en 2026 : Gutvoid, Exsanguinate, Devoid of Thoughts et maintenant cet album de Ordh. Impossible à louper après une signature sur Pulverised Records et sa pochette en énième anus cosmique par le goat Paolo Girardi, le groupe du Vermont (ex-Barishi pour la plupart, prog mais sludge pour le coup) impressionne, pour le dire vite. Un tour de force qui emprunte les chemins défrichés autrefois par Bölzer (dans le très bon “Moon of Urd” qui tranche net dans le chromatique avec un riff aux mille émotions), Pink Floyd (le marathon spacey de “Phlegraean Fields” tout en effets et nuages de fumées de kérosène) ou Blood Incantation (simplement parce que c’est devenu le nouveau marronnier du genre, et que la folie non-conventionnelle des douze minutes de ce titre éponyme justifiait de rapprocher Ordh de son délégué de classe naturel). Un death incarné et forcément extrêmement riche qui vit moins pour l’amour de la tripaille et du sanguinolent que pour l’étude de la chose cosmique, les voyages interstellaires, l’antimatière et les leads qui redéfinissent l’espace-temps. Un premier album rassurant dans sa texture organique et la profondeur de son propos - comprenez un disque qui marche à la perfection dans l’isolement d’un bon casque audio - même si le mix/mastering de Blind In Abyssal Realms gagnerait à se mettre définitivement à la hauteur du travail de ces musiciens - la tranche basse du spectre semblant un peu légère dans les moments où il s’agit de semer la terreur, les synthés encore un peu light dans leur capacité à percer définitivement les ceintures de Van Allen, la basse fretless probablement pas encore suffisamment exploitée dans le mix. Pas encore le véhicule de Classe Titan qu’il est amené à devenir dans un futur proche, mais une mécanique déjà bien huilée qui impressionne par son temps de vol encore limité.