Reality Awaits
The Strokes
Être fan, c'est souvent triste et épuisant pour tout le monde, à commencer par soi. Le fan ne veut jamais vraiment ce qu'on lui offre, il veut ce qu'il a déjà aimé, ce qu'il connaît par cœur, ce qu'il a rangé bien au chaud dans un coin de sa mémoire et qu'il exige qu'on lui resserve à l'identique, année après année, comme si l'art pouvait, ou devait, se répéter sans jamais bouger. Être fan, trop souvent, est une forme de paresse déguisée en fidélité, une manière commode de confondre l'amour et l'habitude, alors que l'habitude est une maladie.
Être fan des Strokes, en particulier, est un exercice éreintant, tant le groupe est absent, brouillé, disparaît des années durant sans un mot, réapparaît sans prévenir, repart aussitôt, comme s'il fallait sans cesse apprivoiser de nouveau une créature qui ne demande jamais rien. Ajoutez à cela des commentaires qui soufflent le chaud et le froid, et on sent bien, depuis quinze ans au moins, qu'ils ne veulent plus vraiment être un groupe, ou alors un groupe à leurs conditions.
Les Strokes n'ont jamais cessé de répondre aux attentes. Les leurs. Deuxième album solide, sans prise de risque, parce que la carrière est encore jeune, troisième album foutraque et tentaculaire, parce que l'envie de liberté et de conquête devient soudain plus forte que l'envie de plaire, quatrième album qui arrive après des pauses en solo bienvenues, et ainsi de suite, disque après disque, chacun réglant ses comptes avec le précédent plutôt qu'avec un public trop souvent pris pour arbitre. Reality Awaits, septième album, premier en six ans donc, et ça grogne déjà, ça regrette qu'on n'y trouve ni "Reptilia" ni "Someday", comme si le groupe devait éternellement se rejouer lui-même pour mériter qu'on l'écoute encore. Les Strokes ne sont pas nostalgiques, c'est leur force, et c'est une force qui compte double aujourd'hui, à une époque où presque tout le monde, autour d'eux, l'est.
Car l'époque, justement, ils en font pleinement partie. Non pas comme des commentateurs distraits, mais comme des acteurs à part entière. Julian chante ici le succès sans gloire ni fierté ("The Fruits of Conquest"), la fin, la sienne sans doute ("Tyrants of the Mellow Moon"), notre attention qui vacille en permanence, incapable de se fixer sur quoi que ce soit ("Going Shopping"), ou plus simplement l'amour qui s'éteint sans drame ni éclat ("Falling Out of Love"), si bien qu'on obtient, au fond, moins l'inventaire d'un groupe vieillissant que le portrait fidèle d'un présent qui nous ressemble à tous, qu'on le veuille ou non.
Mieux encore, la désincarnation de Julian Casablancas, entamée depuis longtemps déjà, trouve ici sa forme la plus aboutie, la plus assumée aussi, en devenant pleinement machine (les fans des affreux The Voidz auront ici peu de raisons d’être surpris), et cette mue répond exactement à la même logique, celle d'une voix qui se dérobe, qui se retire d'elle-même. L'auto-tune est un outil comme un autre qui n'a même plus l'excuse de la modernité pour prétendre choquer qui que ce soit (et pourtant), et vingt ans après ses premiers usages massifs dans la pop, l'employer aujourd'hui n'est plus un geste provocateur, c'est un geste tout court, aussi neutre, aussi disponible, qu'une guitare ou qu'une batterie.
Faire rager les fans, les titiller, les décevoir, est presque un devoir pour n'importe quel groupe digne de ce nom, et dieu sait que les Strokes savent décevoir avec une constance qui force presque le respect tant elle est aussi méthodique que frustrante. Tant mieux, car comment prétendre aimer un groupe aussi dysfonctionnel, aussi imprévisible, aussi rétif à toute logique de carrière bien tenue, et lui reprocher ensuite d'en faire la matière même de ses chansons, la source de son inspiration plutôt que la cause de sa perte ? On ne peut pas aimer le chaos et exiger l'ordre en retour.
Jamais, depuis leur premier album il y a vingt-cinq ans, les Strokes n'avaient été aussi cohérents, aussi pleinement ancrés dans leur temps plutôt qu'en surplomb ou en retrait. Et vingt-cinq ans, c'est le temps qu'il faut aux choses, aux modes, aux sons, pour effectuer un tour complet et revenir, presque intacts, à leur point de départ. Sauf que les Strokes, eux, ne sont jamais revenus en arrière. Nous avons simplement fini par les rattraper, et nous perdrons de nouveau leur trace, bientôt. Grand disque, donc; mélodieux, habité, fascinant, impatient aussi, lumineux par endroits, sans doute leur plus grand depuis longtemps. Il faudra du temps à certains pour l'admettre. Tant mieux.