Oneohtrix Point Never
Salle Pleyel, le 7 mai 2026
Dans la musique électronique, il y a deux extrêmes : ceux qui sortent le carnet de chèques pour noyer un set très scolaire sous un jeu de lumière qui fait un an de ta consommation électrique (coucou Justice et Gesaffelstein), et ceux qui font le choix de déverser une violence algorithmique dans le noir complet (coucou Autechre). Entre ces deux opposés que rien ne semble vouloir unir, ils ne sont pas légion ceux qui s’efforcent d’offrir une performance ni trop scriptée, ni pas assez. On peut quand même évoquer le set de Floating Points au Cent Quatre il y a quelques années - on avait été aussi tendres qu’un flic un jour de manif. On peut ajouter à cette courte liste de "centristes du synthé" le petit nom de l’increvable Oneohtrix Point Never qui défendait ce jeudi 7 mai la salle Pleyel de Paris son Tranquilizer, chouette opus paru en novembre dernier qui opérait un retour aux sources assez bienvenu après quelques ainés très aventureux – parfois trop pour nous, même s’il a toujours su nous rappeler qu’il avait encore le truc.
Si ce dernier disque porte donc bien son nom, il était surtout révélateur d’une promesse secrète : celle de voir Daniel Lopatin reprendre sur scène sa couronne du pape de la vaporwave, après quelques flirts avec la musique néoclassique. Car en matière de musique vaporeuse, et malgré bientôt trois décades de carrière, l’Américain a toujours aussi peu de concurrents. Et ce, malgré que la recette à laquelle il s’emploie n’ait pas différé tant que ça depuis tout ce temps : on boucle comme un salopard, on truffe tout ça de synthétiseurs aériens volés à Vangelis, ou on noie un sample de pop joué à la mauvaise vitesse dans une vallée d’échos. Tout ce cahier des charges pourrait presque relever de la parodie aujourd’hui si Lopatin n’était pas parvenu à garder intact ce goût du bricolage, comme une signature qu’il a enrichi et "professionnalisé" disque après disque, sans jamais perdre finalement ce côté bancal et brouillon et en laissant toujours une immense place à l’émotion. L’œuvre d’OPN, finalement, on pourrait la résumer comme un date où l’on serait tour à tour très amoureux de la personne rencontrée, sans jamais réussir à mettre de côté le profond phénomène de vallée de l’étrange qu’elle nous inspire.
Pour exister dans une salle aussi grande que Pleyel, habituée aux concerts de classique, il fallait donc inverser le rapport de force et faire en sorte que la partie visuelle soit au service de sa propre musique. C’est à ce moment-là que Freeka Tet entre en scène : Lopatin a vu dans l’artiste français qui a déjà mis ses talents au service de gens aussi recommandables qu’Amnesia Scanner le VJ parfait pour ce gros set best of qui vient aléatoirement piocher dans ses onze albums studio. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils se sont bien trouvés : tour à tour oppressante avec le laser rouge qui balaie le public avant le final trance haut en couleur de "Mutant Standard", épileptique sur le deep cut "Rush", ou extraterrestre sur le superbe "Lifeworld", le VJ joué artisanalement aux côtés de Lopatin est comme un urbex dans les ruines de l’œuvre qu’il habille. Il faut voir la réaction du public, bouche bée, durant la grosse purée euphorisante qui entame ce set pour comprendre à quel point ce qu’il se passe est fort.
Si le reste du set semble plus écrit au point qu’on se demande exactement ce que Lopatin trafique sur ses machines, la magie ne s’est pas fait la malle pour autant : l’alchimie entre l’image et le son est telle que la revisite de ce catalogue est un plaisir total, et les moments d’émotion bien trop nombreux pour les évoquer de façon exhaustive ici. Allez, quand même, on est bien obligés de le dire : si tout ce qui a été joué ce soir était d’excellente facture, "Chrome Country" était, est et restera un morceau parfait. Bien sûr qu’il est un passage obligatoire pour son géniteur qui, depuis le temps qu’il le joue, ne doit plus pouvoir le blairer. Alors il s’emploie à le revisiter régulièrement, comme pour éviter que la passion ne s’use entre ce morceau et le public qui l’attend inlassablement en conclusion, en bouquet final. Sur le Tranquilizer Tour, force est de l’admettre : le tour de magie est certes élimé, mais son exécution est toujours aussi fonctionnelle, intestable. Si bien que quand les lumières se rallument après 1h30 de spectacle, on quitte la salle Pleyel le cœur au bord des yeux, en se disant que tout ceci est passé bien trop vite. Et en espérant que la prochaine fois sera au moins aussi bien.
Crédit photo : Reddit