Drift

Annabel Lee

Humpty Dumpty / Howlin Banana – 2023
par Jeff, le 25 avril 2023
7

Annabel Lee se présente comme un groupe bruxellois. Mais Audrey Marot, sa chanteuse, parolière et co-autrice, est originaire d’Etalle, commune sans histoire de la Gaume dont on a vite fait de déguerpir si on a pour ambition d’y faire autre chose qu’agriculteur ou pilier de comptoir. Et si l’on évoque ici les origines de celle qui le visage du groupe indie rock depuis six ans, c’est parce qu’elle a peut-être dû avoir le sentiment de renouer avec celles-ci lorsqu'il a pris la route de Laval, autre ville sans histoire, dans l’Ouest de la France cette fois, pour y enregistrer le nouvel album d’Annabel Lee dans les studios d’Amaury Sauvé.

Son nom ne vous dit peut-être rien, mais celui de son petit frère Quentin résonne auprès des fans de punk / hardcore, puisqu’il est le chanteur et bassiste de Birds in Row, dont Amaury a mis en boîte tous les albums. Si le nom du Français apparaît aussi tôt dans cette chronique, c’est parce que sa contribution au disque est considérable. À dire vrai, on a presque envie de parler de lui comme de la quatrième roue qui permet à Drift d’être le carrosse que le groupe rêvait de conduire.

Bien sûr, à la base, il y a des morceaux, et de ce côté-là, Annabel Lee surpasse nos attentes : qu’on soit dans le doux-amer qui fout les poils (« By The Sea »), dans le dérapage joliment contrôlé (« Terrain Vague ») ou dans de la ballade débraillée (« Go Go Gadget »), jamais le power trio n’a semblé aussi sûr de lui, aussi sûr de sa formule aussi. Il faut dire que l’époque est propice à redonner confiance aux formations qui ont toujours eux les 90's chevillées au corps, et Annabel Lee s’en donne à cœur joie en ouvrant le disque sur un « Dinosaur » dont les guitares, franches du collier mais terriblement mélodiques, font ressurgir tout un pan du catalogue du mythique label Sup Pop. Mais qu’on ne s’y trompe pas : en acceptant de se faire pousser dans ses derniers retranchements par Amaury Sauvé et une approche qui s’appuie sur un gros travail en amont pour une plus grande spontanéité dans la cabine d’enregistrement, Annabel Lee libère tout son potentiel et déploie une énergie irrésistible, encore magnifiée par une production où les guitares sont grasses comme des loukoums et la batterie plus lourde que le back catalogue de vannes de Bigard. Et puis comme chez Birds in Row, Annabel Lee parvient à mettre l’agressivité au service des émotions, et ça c'est un véritable plus.

Avec Drift, Annabel Lee opère un bond qualitatif qu’on n’avait pas vu venir, se rapprochant par moments de modèles anglo-saxons que la formation rêve un jour de défier sur leur propre terrain – on pense à Courtney Barnett, à Dehd ou à Porridge Radio. Pour ce faire, on conseillera quand même à Audrey Marot de soigner son accent anglais : ce qui pouvait être un atout à ses débuts, quand le groupe écrivait les chansons cachées de B.O. de Juno, pourrait être un frein à son ascension en dehors de ces frontières belges au-delà desquelles il est si difficile d’exister.

Le goût des autres :