Leila Bordreuil + Kali Malone

Music for Intersecting Planes

Ideologic Organ – 2026
par Côme, le 13 mai 2026
8

Un spectre hante l'Europe : le spectre de l'ambient à l'orgue. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : XKathedral et Ideologic Organ, Touch et Ash International, les organistes de France et les ingés son d'Allemagne. On pourrait nous objecter que le phénomène n'est pas récent, qu'il n'est pas nécessairement limité à l'ambient, et encore moins à l'Europe. Silence ! Il se passe clairement quelque chose dans les sphères ambient autour de cet instrument en ce moment, et on ne peut qu'en remercier Kali Malone. Au fil de sa discographie passée entre son label XKathedral et Ideologic Organ, la Suédoise est devenue une sorte de star du grand orgue et de ses dérivés, au point d'être carrément bookée au Primavera barcelonais, bien loin des églises dans lesquelles elle enregistre habituellement. Si elle peut sembler seule au sommet, son œuvre a pourtant toujours intégré des collaborateurs. Initialement simples interprètes, ces derniers se font de plus en plus présents, et après un disque collaboratif avec Drew McDowall l'année dernière, c'est désormais au tour de la violoncelliste Leila Bordreuil d'être conviée sur Music For Intersecting Planes.

C'est peu dire que cette collaboration se distingue des travaux solo de Kali Malone. Loin des très longues plages tonales auxquelles elle a pu nous habituer, sa contribution à l'orgue est sur ce disque beaucoup plus axée sur les textures et le volume sonore, le violoncelle de Leila Bordreuil se chargeant de son côté de donner le cap des évolutions mélodiques les plus immédiates, le tout avec force grésillements et effets de larsen. Twist de taille : Kali Malone est également préposée aux ondes sinusoïdales, qui viennent sous-tendre les mouvements des deux instruments physiques et ajoutent encore un peu de pureté tonale et de radicalité. Enregistré en une seule prise au Temple de La Tour-de-Peilz en Suisse, le lieu d'enregistrement est lui-même un participant à part entière du disque : ce sont quelques cloches qui résonnent régulièrement, une voiture qui passe ou un tabouret qui grince selon les mouvements des deux compositrices, comme une manière d'amener un peu de légèreté et de tenter de désacraliser cette musique très sérieuse.

Car Music For Intersecting Planes est un disque sévère, méditatif certes mais loin de vouloir faire tapisserie, imposant plutôt le silence pour prendre de la place et mieux faire respecter ses vrombissements. Sans vouloir rentrer dans une chronique morceau par morceau, le "Intersecting Planes" qui occupe la face A du disque est de ce point de vue impressionnant, semblant bouger à la vitesse d'une plaque tectonique : chaque note se mue en une autre, qui est tenue un moment puis retombe dans un quasi-silence, le morceau reprenant alors son pas de pachyderme sur la nouvelle note, et ainsi de suite. Les deux morceaux de la face B évoluent de leur côté beaucoup plus immédiatement, prenant le chemin du drone ambient pur, et mettent également un peu plus à l'honneur les deux instruments de manière distincte sur la fin du disque, le violoncelle sur les dernières minutes de "Pilots In The Night" et l'orgue sur "Endless Dance of Eternal Joy". Et c'est quand les dernières notes de ce morceau s'estompent que l'on se dit que l'on tient là un très beau et singulier manifeste pour l'ambient à l'orgue.