FLY or DIE II: bird dogs of paradise

Jaimie Branch

International Anthem Recordings – 2019
par Jeff, le 15 octobre 2019
9

Si la terre entière se turlupine (souvent à très juste titre) sur le vent de renouveau qui souffle sur le jazz londonien, ce serait oublier qu'outre-Atlantique, des structures font également subir une cure de jouvence au genre. Et parmi les indispensables, il y a International Anthem Records, dont la tête de pont est la batteur / bandleader Makaya McCraven, auteur du double Universal Beings en 2018 et sur lequel il donnait ses ordres à une bande de jeunes gens fort talentueux, au premier rang desquels des Anglais, comme les saxophonistes Shabaka Hutchings (The Comet Is Coming, Sons of Kemet) et Nubya Garcia.

Cet automne, le label de Chicago, dont l'année est déjà réussie grâce à Resavoir et au Black Monument Ensemble de Damon Locks, frappe un nouveau grand coup avec le second album de la trompettiste Jaimie Branch, FLY or DIE II: bird dogs of paradise - oui, parce qu'il y a un premier volume, sorti en 2017 et encensé par toute la presse "qui compte", du New York Times au Wire Magazine en passant par The Quietus. Et pour avoir raté le disque à sa sortie, on peut vous confirmer que toutes ces publications avaient vu juste, et qu'il y a fort à parier que cette nouvelle livraison connaisse la même destinée, pour ses qualités intrinsèques évidentes, et parce que le disque continue de creuser le même sillon, non sans élargir son champ de vision et s'ouvrir à des nouvelles choses.

Il faut d'abord savoir que ce disque, Jaimie Branch ne l'a pas enregistré sur ses terres : elle a quitté New York où elle était une figure importante de la scène jazz d'avant-garde, pour se retrouver à Londres, dans un environnement moins anxiogène - la présence d'un certain agent orange à la Maison Blanche et les tensions que génèrent sa politique délirante y sont pour beaucoup, vous l'imaginez. Sur ses terres d'adoption, elle a trouvé un terreau fertile et des collaborateurs passionnés, tous là pour lui permettre d'enregistrer un disque en forme de cri du cœur et de critique à distance d'une société américaine dont les dysfonctionnements sont plus patents que jamais. Il faut entendre comment Jamie Branch fait pleurer sa trompette sur "prayer for amerikkka pt. 1 & 2", immense titre qui résume à lui seul la philosophie du disque : partir d'un terrain de jeu que la trompettiste connaît par cœur pour ensuite explorer de nouveaux territoires, et notamment l'usage de sa voix qu'elle utilise pour cracher la haine qu'elle ressent à l'encontre de tous ces fachos qui chient sur les valeurs les plus fondamentales. Si vous vous demandiez à quoi pourrait ressembler un morceau de Kate Tempest retravaillé par Don Cherry (avec un final façon mariachi en forme de cerise sur le gâteau), vous avez la réponse.

Grande architecte du chaos, qu'elle utilise en permanence à son avantage, Jaimie Branch échafaude de fragiles cathédrales, avance ses pions sans jamais dévoiler son jeu, fuyant comme la peste les structures pré-établies. Il ressort de cette approche héritée de son amour pour le free jazz et les musiques expérimentales un disque désarçonnant, éprouvant parfois aussi, et qui déploie ses charmes avec la prévisibilité d'un bulletin météo à 15 jours. Vu la tension permanente qui règne sur la quasi totalité du disque, Jaimie Branch se permet le temps d'un titre de regarder ailleurs pendant que la maison brûle : sur "nuevo roque estero", elle convie l'esprit de cette fiesta latina offerte à New-York par sa communauté hispanique. Mais le répit n'est que de courte durée, car sur "love song", si elle tempère ses ardeurs sur la forme (la ballade aux accents bluesy reste de toute beauté), sur le fond, c'est une dédicace à tous les clowns et les trous de balle qui nous entourent, et une nouvelle preuve qu'utilisés avec parcimonie, ses talents de chanteuse sont une vraie valeur ajoutée. Mais c'est surtout une sortie par la grande porte pour un disque qui, c'est certain, va laisser des traces.

Le goût des autres :