Vega Intl. Night School

Neon Indian

Mom + Pop, Transgressive  |  2015
8 / 10
par Amaury L  |  le 1 décembre 2015

Quel drôle de monde que le nôtre, ma bonne dame. On ouvre n'importe quel canard musical et on tombe sur la dernière sensation de blues malien. En tournant la page, une pub pour une bière tchèque brassée en l'honneur de Queen vous accroche l'oeil. On feuillette et pouf, voilà qu'on nous vante les mérites d'Alan Palomo aka Neon Indian, un Mexicain de 27 ans, fer de lance de la chillwave - une scène qui a connu son heure de gloire au début de la décennie. On se dit "Oh la mondialisation, tout ça...". Puis on nous parle d'"electro-pop" et de "disco électronique" histoire qu'on ne se sent pas complètement largués. Et là, tout cinéphile aguerri se rappelle de la fameuse phrase de Mel Gibson dans Interstellar, lorsque celui-ci s'écrie, étendu sur une table en bois, les tripes à l'air: "Il faut accepter la réalité du voyage interstellaire à travers la moelle substantifique du groove!", devant des soldats anglais médusés. Je me souviens précisément m'être étouffé avec mes Monster Munch lors de la découverte de cette scène : tout cela faisait sens, sur le coup. Puis je me suis dit que Mel devait être un peu dans les vapes à ce moment-là, et qu'il voulait plutôt dire qu'il fallait accepter la réalité d'une moelle substantifique du groove capable d'effectuer des voyages interstellaires. Des voyages interstellaires, mais seulement sur notre bonne vieille Terre. Je vais y venir, tracasse.

C'est pétri de cette maxime que je me suis donc penché sur le cas Neon Indian, qui sortait à la mi-octobre son troisième album VEGA INTL. - Night School. Aux premiers abords, on pense qu'on a affaire à un savant fou passéiste qui aurait planté sa seringue dans la jugulaire d'un George Clinton période Computer Games; pour ensuite dresser des mouches dont la mission était d' humer les excréments de Prince et de lui en rapporter les seuls ingrédients valables; avant d'obliger les Daft Punk et le chanteur de Scritti Politti à concevoir un enfant afin d'en faire un rôti au miel et de le manger. C'est une impression personnelle, rien de plus. Mais comment expliquer autrement l'anachronisme total qu'est ce disque ? Et si, tout simplement, la notion-même d'anachronisme était tout à fait obsolète en ces temps postmodernes ? Et si on s'en foutait d'avoir déjà entendu auparavant ces sonorités de MS-20, de Prophet 08, de Juno-108 et autres noms de robots de Star Wars, du moment que l'essence-même du rythme est toujours servie comme une déesse païenne multimillénaire par des artistes/moines talentueux, et cela dans le monde entier, à présent ? Alan Palomo a désormais sorti son meilleur album, moins bordélique que les deux premiers, plus mélodiques et, oh ouais, plus groovy. Et si les paroles semblent incompréhensibles, noyées dans la buée de tous ces synthés suintant l'humidité corporelle, ce n'est que pour mieux représenter le sentiment de luxure qui se dégage d'une foule effervescente, cadenassée de son plein gré dans un club exigu sans se soucier du soundsystem crado qui l'empêche de communiquer oralement et la ramène à un état primitif proche de l'Insouciance Originelle.

Implicitement, ce disque atemporel -et donc non anachronique - pose la même question que celle qui agitait la plupart des critiques d'art depuis Kant jusqu'à Panofsky : est-il possible d'émettre un jugement esthétique pur qui ne porte pas l'empreinte d'un conditionnement socioculturel et impliquerait dès lors une certaine émancipation par rapport  à un cadre contextuel, voire civilisationnel ? "En aucun cas", vous répondront la plupart des rationnels positivistes. Mais ce serait quand même intéressant d'amener un pygmée de Centrafrique dans un club qui passerait "Techno Clique"  ou "Slumlord" et de lui demander s'il n'a pas envie de faire frétiller son pagne sur le dancefloor lorsqu'il l'entend. Si on avait affaire à une réponse positive, le trou de ver serait total puisque capable de relier toutes les contingences spatio-temporelles, et comme dirait Matthew McConaughey dans le second épisode de la première saison de True Detective : " La seule chose qui pourrait transcender le temps et l'espace, ce serait l'amour [du Shakage de Booty]".