Sealed Into None

Exxûl

Productions TSO – 2026
par Simon, le 5 mai 2026
8

Elle devait finir par arriver, cette lettre d'amour. Et dans le metal de 2026, elle ne pouvait être adressée qu'à Phil Tougas, sorte d'icône du Saint-Metal qui encapsulerait un demi-siècle de fantasmes, auxquels des milliers de musiciens, et par derrière des millions d'auditeurs, prêtent leurs vies de manière presque religieuse, refaisant l'histoire comme on se plonge dans des textes sacrés. La difficulté qu'éprouvent aujourd'hui beaucoup de croyants désœuvrés tient aussi dans la perte de ceux qui ont pu faire office de Messie dans les précédentes décennies, qui ont défini la musique métallique au-delà des chapelles, jouant moins le jeu de la référence que celui qui consiste à en devenir une pour toute une génération. Doux paradoxe puisque la scène metal n'a jamais été aussi saturée, avec une profusion de musiciens mettant des patates dans la gueule d'à peu près tout le monde. Mais qui incarne le metal avec un grand M ?

Probablement un homme qui ne sait pas faire le choix de son école. Un homme qui sait tout jouer. Cet homme ne doit connaître que des réussites, sa vision doit être impeccable et sa parole doit porter suffisamment loin. Cette excellence à tous les niveaux ne peut aujourd'hui être incarnée que par Phil Tougas, Montréalais qui est de tous les projets, distillant ses charmes à la manière d'un réalisateur de grands films d'auteur. Car avec lui, il s'agit moins de guitares que de vision. Qu'on parle de death metal (avec VoidCeremony, First Fragment ou Chthe'ilist), de funeral doom (Atramentus, le récent Funebrarum), de black/doom vampirique (Worm) ou de black metal en solo (comment ne pas parler de l'énorme leçon de black sous le nom de Zeicrydeus l'année passée) ou du présent premier disque de Exxûl, tous les projets par lesquels le natif de Longueil confirment qu'il est bien l'homme providentiel. Et tous les labels le veulent : Profound Lore, 20 Buck Spin ou encore Century Media, pour tout ce qu'il ne conserve pas pour son propre collectif, The Stygian Oath.

Pris en solitaire, Sealed Into None ne représente qu'une fraction du talent du Québecois. Et bien que Exxûl ne soit pas l’œuvre du seul Tougas, son empreinte sonne à nouveau comme définitive. Si on a pu évoquer des genres bien sombres dans les précédents paragraphes, tout est affaire de lumière sur ce disque de power metal / doom épique bien gavé au black metal. Sur ces quarante-cinq minutes de démonstration, il y a déjà tout ce travail sur les guitares; et si on ne limitera jamais Phil Tougas à sa seule maîtrise de la hache électrique, force est de constater que le Québecois met toute la concurrence dans le rétroviseur au moment de revêtir son costume de trve guitar hero exubérant. Et puis Phil Tougas sait raconter des histoires. Et il sait y mettre les formes. Entre la basse qui claque avec toute la chaleur métallique possible, les synthétiseurs qui crachent du rose dans leur langage FM, le lyrisme des tournoiements vocaux et les gongs de guerre, Sealed Into None est une grande œuvre épique qui ferait passer Crypt Sermon pour un groupe minimaliste. Une sorte de grand mélange entre tout ce que la deuxième vague du black metal hellénique a fait de meilleur (on pense évidemment ici au Non Serviam de Rotting Christ), l'héritage des grandes voix du epic power doom (Solitude Aeturnus, Fates Warning ou Candlemass) et les avances vampiriques d'un Cradle of Filth période Midian.

Le disque tourne et tourne encore, et chaque réécoute place Exxûl dans la catégorie des disques qui ne s'écoutent qu'au sommet de la montagne, dans le fracas des éclairs, le marteau de guerre tendu au plus haut vers le ciel. Sealed Into None est ce moment précis où le metal se transcende pour devenir une matière autre, magique et éthérée. Une musique qui ne se conçoit que dans son rapport à l'aventure qui nous ferait presque oublier que tout ceci n'est pas réel. Phil Tougas, merci.