An Undying Love For A Burning World
Neurosis
Les uppercuts les plus douloureux sont ceux qu’on n’avait pas vu venir. Après 10 longues années de silence discographique, le nouvel album de Neurosis ne déroge pas à la règle. La sortie, balancée sans aucune annonce préalable, a pris tout le monde de court, même les fans les plus fidèles. Soyons de bon compte: plus personne n’attendait quoi que ce soit de Neurosis, surtout depuis l’éviction de Scott Kelly, figure emblématique du groupe débarquée depuis de piteux aveux de violences domestiques.
Passons sur la com un peu niaise d’un retour apparemment nécessaire dans un contexte de crise climatique, pour nous concentrer sur l’essentiel: les mecs de Neurosis ont-ils encore leur mot à dire à une époque où des Amenra, Chat Pile ou Blood Incantation ont redistribué les cartes dans le domaine des musiques lourdes ? Réponse immédiate: oui, cent fois oui. An Undying Love for a Burning World dépasse de loin le cahier des charges. Ce n’est pas juste du tout grand Neurosis, qui joue dans la même cour que les cultes Times of Grace et Through Silver in Blood. Ce nouvel album est carrément un nouveau chapitre, une étape charnière dans l’évolution d’un groupe qui compte pourtant déjà pratiquement 40 années de carrière. Et ce pour plusieurs raisons.
Primo: le casting. Il fallait débaucher du gros calibre pour faire oublier Scott Kelly. En allant chercher Aaron Turner (ISIS, Sumac, Old Man Gloom), le groupe ne remplace pas un pion par un autre, il élargit considérablement sa palette sonore: la guitare de Turner ajoute une couche de gras dans un spectre déjà très bas. Quant à sa voix de tronçonneuse, elle apporte à Neurosis des munitions supplémentaires pour achever les derniers survivants au terme d’un disque qui cogne dur et sans retenue. L’autre conséquence inattendue du casting remanié, c’est que chaque membre semble avoir désormais retrouvé sa place et suffisamment de marge de manœuvre pour s’exprimer pleinement. Les meilleurs exemples étant les backing vocals inhumains du bassiste Dave Edwardson et les synthés assourdissants de Noah Landis qui récoltent enfin la place qu’ils méritent dans le mix final.
Secundo: la prod. Ça fait un peu mal au cul de l’admettre, mais la collaboration avec le maître Steve Albini était arrivée à bout de souffle. Preuves en sont les deux derniers albums produits par la légende éteinte en 2024, Honor Found in Decay et Fires Within Fires, au son trop propre pour restituer la fureur cataclysmique des premières années. En confiant cette fois les manettes à Scott Evans (Kowloon Walled City) Neurosis revient à une recette qui fait mouche: tous les voyants dans le rouge, une délicatesse de bûcheron et des guitares qui visent directement la jugulaire.
Tertio: les compos. Sur plus d’une heure de ponçage obsessionnel, Neurosis ne se contente pas de revisiter une recette connue d’avance. Le groupe emmené par un Steve Von Till en forme olympique revoit sans cesse sa copie, depuis le riff de mammouth de “First Red Rays” (une des intros les plus violentes de Neurosis), les nappes de synthé qui suintent de partout sur “Blind”, un break tribal ambient sur “Seething And Scattered”, une guitare hommage à Cathedral sur le très doom “Unethered” ou encore le final de “Last Light”, charpenté comme un exercice de post-rock qui vire en catastrophe pyroclastique.
Qu’on se le dise. Le Neurosis de 2026 n’est pas revenu des ténèbres pour faire de la figuration. Ça démonte, ça tabasse, ça éparpille façon puzzle et on attendra de pied ferme l’annonce d’une prochaine tournée pour aller se faire déchausser quelques molaires.