Written Into Changes
Avalon Emerson
Avec les copains, on a un podcast dans lequel on prend pour point de départ un album qui a joué un rôle déterminant dans la vie ou dans la carrière d’un·e invité·e. Comme le français d’Avalon Emerson est probablement aussi solide que le foie de Renaud en 2026, on ne saura jamais sur quel album elle aurait jeté son dévolu si on le lui avait demandé. Mais on a envie de croire que ce serait 69 Love Songs, bijou pop-folk signé The Magnetic Fields sorti en 1999 et qui, comme son nom l’indique, célébrait l’amour sur 3 disques et 69 compositions. C’est au cœur du second disque que l’on pouvait entendre « Long Forgotten Fairytale », un morceau qui a tant touché la DJ américaine qu’elle en a enregistré sa propre version, un petit bijou d’electro-pop fragile, placé en ouverture de son impeccable DJ-Kicks sorti en 2020. Un exercice inhabituel pour une artiste jusque-là collée à ses CD-J, et surtout une première excursion réussie en dehors de sa zone de confort, et le début d’une chouette histoire avec les amateurs de belles pop songs que nous sommes.
Six années séparent cette reprise du groupe anglais du présent album ; six années au cours desquelles l’Américaine a pris son temps avant de finalement tester son hybride dream pop / musique électronique sur l’album & the Charm en 2023, un ballon d’essai qui n’a eu qu’un faible écho dans la presse spécialisée. Là encore, on n’a pas demandé à Avalon Emerson comment elle se l’expliquait, mais on se dit qu’elle était peut-être la première à ne pas vouloir que l’on parle de sa difficulté à incarner le disque, à enfiler ce costume de singer / songwriter dans lequel elle se voyait flotter. Mais on a bien fait de se montrer patients : nous voilà trois ans plus tard, et non contente d’avoir la confiance d’un label qui lui offre la visibilité qu’elle mérite (Dead Oceans, qui accueille Japanese Breakfast ou Phoebe Bridgers), Avalon Emerson a surtout confiance en elle, et dans sa capacité à tirer le meilleur parti de sa relation avec Bullion, trublion de l’electro-pop qui reprend du service sur Written Into Changes, quand ce n’est pas Rostam Bantaglij, l’ancien Vampire Weekend, qui vient mettre son grain de sel sur deux titres.
Clairement influencée par quelques grands noms de l’electro pop (comment ne pas penser aux Pet Shop Boys sur à peu près tous les titres de l’album) ou certains canaux historiques du narratif indie (4AD, Rough Trade), animée d’une volonté inébranlable d’aller au bout des choses et d’enfin se mettre vocalement à nu, Avalon Emerson fait voler en éclats le plafond de verre qu’elle s’était méticuleusement construit sur & The Charm, un disque plus complexe que ce successeur aux airs léger certes, mais duquel se dégage un vrai vent frais qui la pousse à s’afficher pour ce qu’elle est vraiment : une singer / songwriter au sens le plus noble du terme. Moins texturé, moins alambiqué, Written Into Changes est une nouvelle preuve du talent hors du commun d’Avalon Emerson, qui place ses pions les plus pop et les plus touchants avec la même détermination et la même intelligence de jeu qui président à ses dj sets, parmi les plus aventureux du circuit. On en avait jamais vraiment douté, mais on peut enfin l’affirmer sans se faire contredire : Avalon Emerson est une artiste complète.