Vieux frères - part I

FAUVE

FAUVE Corp  |  2014
8 / 10
par Denis  |  le 3 février 2014

Présenté comme l’une des grandes sorties de ce début d’année 2014, le premier volet du double album de FAUVE débarque précédé d’une réputation nettement clivée. D’une part, il y a la cohorte de fans enthousiastes et les escortes dithyrambiques de certains médias, à l’image des Inrocks, qui n’ont pas eu peur de verser dans l’hyperbole, il y a quelques semaines, en annonçant que 2014 serait “L’année FAUVE”, ou de Libération, dont la couverture du supplément culture de la dernière édition week-end mettait en évidence “La folie FAUVE”. D’autre part, il y a le paquet de haters plus ou moins prononcés, crachant volontiers sur le fait que cette bande de jeunots qui dissimulent leurs identités respectives derrière leur projet collectif sont des usurpateurs surestimés, voleurs de noms et ersatz de Diabologum ou Michel Cloup : plusieurs parodies en témoignent, qui assurent paradoxalement une fonction consécratoire, et qui sont tantôt plutôt bien tapées, tantôt franchement navrantes, quand elles s’en prennent à l’élitisme supposé du groupe ou à son pseudo-hermétisme (il y avait tellement mieux à faire, du côté du Gorafi).

Le style de FAUVE, on le sait désormais, est en grande partie infléchi par le choix d’un spoken word distinctif. Paratactique et nerveux, il fait alterner le prosaïsme et les élans quasi-mystiques autant que l’argot et les métaphores pour exprimer une forme de malaise social et les moyens de le résoudre. Il y a derrière cela des formes de tics narratifs qui pourraient être répertoriés, mais qui contribuent à définir l’identité du collectif.

Composé de onze morceaux, Vieux frères s’ouvre sur “Voyous”, présenté en avant-première il y a quelques semaines. À ceci près que le titre, fondé sur un large sample du trio en mi bémol Majeur pour piano et cordes n° 2 de Schubert, était orthographié au singulier dans sa version originelle : ici, le pluriel est justifié par la participation du rappeur Georgio, venu redoubler la marginalité morale et poser efficacement son flow nerveux à la fin d’un morceau largement dysphorique (“J’pourrais te donner un million de bonnes raisons / Pour qu’on m’attrape, qu’on m’casse les genoux et qu’on m’cloue au pilori”) qu’une polyphonie conclut idéalement. “Requin-tigre”, allégorie évidente de la nécessité du mouvement (“Vous savez que les requins quand ils avancent plus, ils crèvent”), laisse la place à une voix-off masculine dialoguant avec celle, féminine, qui dynamise “Tunnel”, huitième track de l’album, tout en délicatesse, comme pour rappeler que FAUVE n’est pas strictement défini et se nourrit d’apports extérieurs à ceux du noyau dur que l’on croise lors des performances live.

Si l’ouverture du disque est nettement placée sous le signe de la déréliction et de la mésestime de soi, Vieux frères se construit comme un récit évolutif, voire une quête initiatique. Progressivement, la situation de départ s’inverse, à coups de pauses respiratoires, de bouées et de palliatifs. Le titre “Infirmière”, que l’on pourrait considérer comme cynique, en est un bon exemple, qui décrit ces relations amoureuses parégoriques, répits temporaires et salutaires dans lesquels on se jette pour mieux recouvrer ses forces dans les moments creux (“J’ai besoin de toi comme d’une infirmière / que tu répares ma tête et mes sentiments qui fonctionnent plus bien / que tu refasses mes stocks de sérotonine / que tu me dises que c’est rien”). Il faut noter, sur ce morceau, l’excellente alternance de passages parlés et chantés, de ce chant à demi-maladroit qui constituait le climax de “Nuits fauves” (rappelez-vous, ce fameux “Offre-moi dès ce soir / Ta peau brune et tes lèvres mauves…”) et qui, dans sa maladresse même, se révèle puissamment charismatique — évoquant éventuellement les compositions d’Alex Beaupain et, précisément, celles offertes à Christophe Honoré pour son film Les Chansons d’amour, qui auraient pu se révéler risibles, mais qui s’avéraient brillantes fredonnées gauchement par Louis Garrel et Grégoire Leprince-Ringuet. Au fond, c’est parfois la force de FAUVE : des paroles comme “Sur la musique, on va, on vient / On s’éloigne et on revient / Puis tu t’élances et je te tiens / Je te retiens du bout des doigts / Pour te ramener près de moi”, qui pourraient sembler tenir du degré zéro de l’écriture, parviennent, articulées à des instrus efficaces en diable, à susciter l’adhésion. 

Bien sûr, tout n’est pas parfait dans ce premier album : on pourrait par exemple reprocher à FAUVE un goût trop prononcé pour la private joke, qui rend un titre comme “Vieux frères”, difficilement accessible parce que parfois trop lié à des anecdotes spécifiques (“Je me rappelle aussi de ce soir du mois de mai, du jeu de fléchettes et qu’on était encore rentrés seuls comme des cons mais soulagés d’en rire”) quand il ne verse pas dans le mysticisme exacerbé (“Il y a longtemps, plusieurs années déjà, on m’avait offert une amulette, une sorte de talisman” ou “Chacun votre tour, vieux frères, vous vous êtes allumés ; vous vous êtes parés d’un halo bleu doré”) — mais on serait bien malhonnête, sur ledit morceau, de ne pas relever l’instru hypnotique et la formidable explosion de guitares à 2’40.  

Enfin, si l’on a parlé d’un disque qui se construisait de façon évolutive, on ne peut manquer d’épingler tout particulièrement les deux derniers morceaux qui le composent, intitulés respectivement “Lettre à Zoé” et “Loterie”. Le premier est le récit d’une réconciliation amoureuse, construit directement en écho au titre “Infirmière” susmentionné ; le second, celui d’une révolte vis-à-vis des formes de détermination sociale, des impositions extérieures et des écrasements de la routine  qui s’achève en inversant complètement la représentation auto-dépréciative du titre “Voyous” pour conclure le disque sur une ultime note programmatique et euphorique : “La tête haute / le poing sur la table / l’autre en l’air / fais-moi confiance / avant d’finir six pieds sous terre / j’aurais vécu tout c’qu’il y a à vivre / et j’aurais fait tout c’que j’peux faire / tenté tout c’qu’y a à tenter / et surtout on m’aura aimé”.

Au final, alors que le phénomène FAUVE s’est mis en branle à la vitesse de la lumière et que l’on pouvait craindre les effets néfastes d’une production trop rapide, on se retrouve avec un premier album d’une belle cohérence, distingué et magnétique, dont certains moments rivalisent avec la vitalité et l’élégance de titres comme “Kané” et “Nuits fauves”. Et puis, tant qu’on y est, on se réjouit aussi du fait que, comme le groupe nous le glisse discrètement dans “Vieux frères” : “Le blizzard du dehors est déjà reparti”.

Le goût des autres :

note : 55/10Maxime note : 66/10Adrien note : 44/10Yann note : 55/10Jeff