PICTURA DE IPSE: Musique directe

Hubert Lenoir

Lenoir Leclerc Inc.  |  2021
8 / 10
par Ludo  |  le 21 octobre 2021

Trois années se sont écoulées depuis la sortie de Darlène, le premier album d’Hubert Lenoir. Succès critique incontestable, le disque et ses pop songs pénétrées par l'imaginaire glam avaient traversé l’Atlantique pour faire taire nos clichés sur le pseudo-conservatisme musical des Québécois. Même si nous avions été bluffé·es par la maîtrise musicale de cet album et par sa trame quasiment cinématographique, nous aurions voulu être confronté·es à quelque chose de plus intime et fidèle à ce personnage haut en couleur. Il est quand même question d’un gars de Québec City qui n’hésite pas à faire des deep throats à ses trophées en pleine cérémonie, et qui aime montrer son cul en concert, de manière à ce que tout le monde puisse admirer la fleur de lys éjaculant on ne sait trop quoi sur sa fesse gauche. Alors évidemment, comme pour n’importe quel rockstar férue de provoc', on a eu envie d’en savoir plus à son sujet. Et ça tombe plutôt bien, car Pictura De Ipse signifie « peinture de soi-même » en latin. L’autre partie du titre, Musique directe, se réfère quant à elle au mouvement cinématographique « cinéma, direct » lancé par les Québécois Pierre Perrault et Michel Brault, une sorte de ciné gonzo qui se veut être le plus fidèle au réel, en ne gommant pas les détails les plus triviaux du quotidien. Autant dire que là, pour le coup, Hubert Lenoir était enfin prêt à se raconter.

Bien que commun à la plupart des artistes, cet exercice cathartique semblait s’imposer à Hubert Lenoir tant il semblait avoir besoin d’exprimer des choses depuis son premier passage à l’émission québécoise de "Tout le monde en parle" où il avait exprimé son goût de se « crisser en feu ces temps-ci ». Par ailleurs, comme il le raconte dans l’album, le fait qu’il ait été victime de harcèlement scolaire et d’agressions homophobes par le passé ne l’a sans doute pas aidé à fuir le sentiment d’insécurité qu’il pouvait ressentir lorsqu’il découvrait les messages de haine à son égard en raison de son attitude supposément blasphématoire. Lorsqu’il explore ces thèmes, Hubert Lenoir peut se montrer inquiétant, comme sur le très sombre « MTL STYLE LIBRE » où il évoque clairement ses envies suicidaires. Mais il peut également se montrer plus léger et tourner en dérision son mal-être, à l'image de son interlude « uber lenoir c’est confirmé » où il sample à grands renfort de sirènes et de cordes un journaliste qui le décrit comme étant « un idiot de la ligue nationale des idiots ». Cet esprit d’autodérision est également présent dans le clip de « SECRET » où il se déguise en blank>mouflette pour justifier son statut de mal-aimé.

Par pudeur, Hubert Lenoir disperse sur l’album une dizaine d’interludes composés de sons enregistrés depuis son iPhone, comme s’il souhaitait brouiller les pistes et jeter un voile sur ses confessions (des interludes de concert de CRABE, des discussions random avec ses proches, les fameux messages des pilotes d’avion pour annoncer le triptyque Paris-Montréal-Québec transit, etc). Cela donne au disque un aspect inachevé, boursouflé, raturé, comme si Hubert Lenoir s’était battu avec lui-même pendant trois années avant de nous pondre ce disque étrange et non identifié. Certains morceaux semblent être restés au stade de maquette, d’autres ont tout simplement été enregistrés de manière très bizarre. Quant aux productions, elles sont aussi imprévisibles que son propos. On peut tout de même remarquer que le glam-rock de Darlène est abandonné au profit d'influences soul et jazz, voire même d'un clin d'œil au G-Funk sur le morceau « BOI ». Mais le disque est tellement pétri d’influences et d’expérimentations qu’il serait fastidieux de les énumérer toutes. Le morceau « 418 wOo » est le parfait exemple de cette démesure: on entend Hubert Lenoir se confier sur ses complexes physiques avec en fond sonore un somptueux breakbeat psychédélique que n’aurait pas renié Thundercat.

Le tout sonne donc assez foutraque à la première écoute, mais c’est justement son côté organique et imparfait qui nous donne envie de nous y replonger, encore et encore, pour profiter de son énorme travail sur les voix, les instruments et le brouillage systématique du discours. On finit par s’y sentir de moins en moins groggy et on se surprend à fredonner le refrain de certains morceaux comme « QUATRE-QUARTS » ou « OCTEMBRE », rehaussé de la présence de la délicieuse Bonnie Banane. Faire de l’avant-gardisme tout en restant pop, faire grandir son auditeur en partageant avec lui ses plus grands délires musicaux, voici certainement le crédo que Hubert Lenoir partage avec ses idoles Prince et Kanye.

Le goût des autres :