Live At The South Bank

Kieran Hebden/Steve Reid/Mats Gustafsson

Smalltown Superjazz  |  2011
8 / 10
par Simon  |  le 30 novembre 2011

Ce disque est sans aucun doute dédié à la mémoire de Steve Reid, le prodige étant décédé en avril de l’année passée. Une lourde perte quand on connaît l’expérience de l’Américain: partenaire de jeu de Miles Davis, Sun Ra, Fela Kuti, Quincy Jones ou James Brown, et surtout grand copain de l’ami Kieran Hebden. D’ailleurs, sa fin de carrière, Steve Reid l’a passée aux côtés de celui que beaucoup connaissent sous le pseudonyme de Four Tet. Le résultat de cette collaboration, c’est quatre disques en forme de sessions où le free jazz côtoyait une électronique mentale et libertine. Il ne fait nul doute dès lors que ce Live At The South Bank se justifie par la volonté d’adresser un dernier hommage au musicien de New-York.

Si les quatre disques sortis par la paire Reid/Hebden sont d’une qualité indéniable, c’est l’expérience en live qui rend véritablement grâce à ces jam sessions de haute voltige. Le principe est toujours le même: de longs déroulements de batteries à géométrie variable et un habillage qui emprunte tant à l’electronica qu’à l’électro-acoustique. « Morning Prayer » fait office de round d’observation, chacun des musiciens testant son allonge sans frapper, très certainement pour leur permettre de se mettre en adéquation, chacun à un niveau de jeu égal. Car bien sûr cette prestation est en grande partie improvisée, ce qui semble le terrain de jeu favori de nos deux lascars – et qui fait partie intégrante du concept par ailleurs. Mais si ce premier titre fait office d’amuse-bouche léger, la suite est plus corsée, plus viscérale.

Un constat qui s’explique par l’arrivée d’un troisième musicien dans le cercle : Mats Gustafsson et son saxophone sorti de l’enfer. L’usage de cet instrument dans les mains du Suédois – grand pote de Jim O’Rourke, Merbow ou Sonic Youth – est du genre terrorisant, à tout le moins stimulant en toutes circonstances. N’ayant pas peur des mots, ce saxophone joue la carte de la musique noise, est cru et métallique jusque dans les tripes, et tournoie surtout magnifiquement dans des dissonances sorties d’instinct. C’est véritablement là que cet enregistrement live prend tout son sens, quand les trois musiciens laissent divaguer leurs instruments jusqu’à ce que ceux-ci se trouvent à un endroit, puis se rejettent à un autre. C'est vrai, il n’y a pas vraiment de point d’accroche dans ce disque, car tout participe à un mouvement dynamique et global, ce qui rend l’expérience réellement folle. Et si ce Live At The South Bank est parfois usant, c’est sûrement parce que la triplette Hebden/Reid/Gustafsson parvient à épuiser la matière avec un talent hors-normes. Le trio va jusqu’au bout des choses, ne laisse rien inachevé. On remerciera dès lors les producteurs d’avoir fait le choix de diviser la prestation sur deux disques, comprenant chacun trois titres – d’une durée de quinze minutes à l’unité. Ceci nous permet de vivre l’aventure, car il s’agit bien de cela, avec toute l’attention requise.

Alors que Four Tet représente aux yeux de beaucoup une électronique faussement intello et salement branchouillarde, sous son patronyme Kieran Hebden, le bonhomme se pose en chef d’orchestre vibrant et hors de portée. Un ultime adieu au prodige qu’était Steve Reid et aux instincts qui furent les siens. Quatre-vingt minutes par lesquelles vous vous devez de passer impérativement.