COCO JOJO

Guy2Bezbar

Blue Magic Corp – 2021
par Yoofat, le 10 décembre 2021
7

En 2021, il existe encore des médias avec suffisamment peu d'amour-propre pour relayer le milliard de piques, moqueries ou autres bêtises de l'ami Booba plutôt que de faire leurs devoirs et de braquer les projos sur le dernier EP de Daejmy. Mais pour contextualiser cette chronique, prenons les clashs du Duc, et notamment son accrochage ayant eu le plus d'incidence sur l'histoire du rap français : celui qu'il a eu avec Fabe à la fin des années 90.

À l'époque, l'ancien de la Scred Connexion voit le rap changer. Le Message de Grandmaster Flash n'a plus la cote, la mode est au hardcore - "Seul le crime paie ! Aucun remord pour mes péchés, tu m'connais, j'suis assez bestial pour de la monnaie". Les jeunes commencent à écouter Lunatic et tout à coup, un nouvel imaginaire s'ouvre à eux à travers le rap ; celui de la flambe, des liasses et de la vie de rêve. Fabe, lui, ne vend pas de rêve. Alors quand ce rap d'inspiration Scorcese prend les devants, Fabe shoote sur eux avec son arme la plus létale : son rap. "Des durs, des boss, des dombis" se moque de cette nouvelle tendance qui ne va pas dans la bonne direction. Sa "rime de bâtard" : "c'est tellement bas, pour en parler, faudrait qu'jme fasse mal au dos" sera reprise dans le morceau le plus iconique de Lunatic par Booba. La suite, on la connaît : Mauvais Oeil est le plus grand album de rap français de tous les temps, et la magnifique carrière de Fabe se termine en 2001 avec La Rage de dire, un superbe album, mais qui ne peut franchement pas prétendre pouvoir arrêter le rouleau compresseur qu'est Booba à cette époque. Une première victoire pour B20, lourde de conséquences.

Booba est le fruit de l'évolution du rap du début des années 2000 : plus divertissant, moins sensé et revendicateur. En 2021, le constat est encore plus évident ; on ose à peine imaginer la gueule de Befa le jour où il a entendu "Sheguey 10" ! Et qu'a-t-il bien pu penser du nouveau représentant de Barbès, le bien nommé Guy2Bezbar le jour où "Bebeto" est devenu l'un des morceaux rap les plus viraux de l'après-confinement ? Car oui, malgré son blase faisant clairement référence et à son quartier et au groupe de rap le plus identifié dudit quartier, Guy2Bezbar a tout de l'antagoniste parfait selon la Scred Connexion. Son rap flingue, braque, deale, s'imagine à Baltimore dans la série The Wire ou à Harlem dans le film American Gangster - deux excellentes références cinématographiques certes, mais assez éloignées de la réalité de Barbès. Ce rap dont Guy déploie toutes les facettes sur son premier album devrait même représenter l'antéchrist pour un groupe qui se définit comme n'étant jamais dans la tendance, mais toujours dans la bonne direction

Les temps ont donc bel et bien changé. Un rappeur de B-E-Z-B-A-R est LA tendance en plus d'aller dans la bonne direction. Car oui, flinguer, s'imaginer vendre des tonnes de coke ou s'entretenir avec Le Grec est la nouvelle norme dans un rap jeu où tout le monde est au minimum Pablo Escobar. Guy lui, jongle avec ses codes, joue avec sa voix, chuchote, chantonne puis hurle avec une virtuosité assez déconcertante. Une virtuosité qui se retrouve jusque dans ses gimmicks, qui flinguent, qui sont forts, et nous emmènent dans l'univers de nos fictions de gangsters préférés. Mieux encore, sans trop de name-dropping, Guy parvient néanmoins à référencer quelques-unes de ses influences de rap américain : on sent par exemple beaucoup de 50 Cent dans la décontraction de son flow chanté ou même un peu de Biggie dans certaines gimmicks - sur "Cracklanders" notamment. 

COCO JOJO est conçu comme un blockbuster aux décors plus new-yorkais que nord parisien. On y retrouve toutes les séquences propres à ces grosses productions : les bangers abrasifs, les moments plus doux pour les nuits à l'horizontale (merci à Hamza et TayC), les patates violentes (un grand merci à Zkr), et une outro soignée où le protagoniste brille tel Jay-Z. À une authenticité stricte qu'aurait souhaité l'ancien saint-patron de Barbès, Fabe, Guy lui a préféré un charme cainri, flamboyant et aux propos limités. Il serait très aisé d'en conclure que le rap part en cacahuètes et que seuls Demi-Portion et Hugo Tsr peuvent encore le sortir du caniveau, mais qu'on se le dise : on a le rap que l'on mérite. Si Booba l'a emporté sur Fabe, si la fiction l'a emporté sur la réalité, c'est certainement qu'on ne tient pas trop à la voir, cette réalité. Et dans ces cas-là, mieux vaut suivre la tendance que la direction de La Scred Connexion. Jojo, on t'aime beaucoup, mais quand même... Parfois, Fabe nous manque. 

Le goût des autres :