FAUVE

cuisiné par Denis le 13 mai 2013 | publié le 16 mai 2013

En début de semaine, FAUVE a livré son premier concert hors de France dans le cadre des Nuits Botaniques. En un peu plus d’une heure, les Parisiens ont passé en revue la quasi-totalité d’un répertoire encore en construction au cœur d’une Rotonde aussi intimiste que surchauffée. Et si “2XGM” avait disparu de la setlist par inadvertance, personne ne s’est senti lésé par cette prestation relevant pratiquement de l’exploit sportif en matière de scansion. Un concert qui, en multipliant l’intensité de titres intrinsèquement solides, a permis au public belge de se noyer quelque peu dans les nuits fauves. Quelques instants avant qu’ils ne montent sur scène, les membres du collectif ont pris le temps de s’asseoir autour d’une table avec nous : on a évoqué le récent titre du PSG, la ville de Liège et on s’est gentiment moqué de Sexion d’Assaut et Booba. Mais on a aussi parlé un peu plus sérieusement de FAUVE et de ce qui est en train de se passer autour de ce projet.

Goûte mes Disques : C’est votre premier concert à l’étranger ce soir et vous débarquez un peu avec l’étiquette du collectif parisien. Vous entretenez une relation particulière avec cette ville ?

FAUVE : En réalité, il y a un surtout un texte qui parle de Paris, c’est “Saint-Anne”. Mais ça tient à 4 lignes dans une chanson qui en compte 50. On est tous dans la capitale depuis grosso modo l’époque du bac et on a naturellement développé une relation spéciale avec cette ville : c’est là qu’on habite, c’est là qu’est notre réalité, c’est notre terrain de jeux. Mais c’est aussi là que sont nées tout une série de frustrations. Paris, c’est des loyers chers, des trajets longs dans un métro glauque, une indifférence générale… C’est une qualité de vie pas terrible, au fond. Et puis, c’est là qu’on a vécu une sorte de perte de la liberté de mouvement. Avec le boulot, les attaches, il y a un moment où tu te retrouves bloqué. Donc, c’est Paris, mais ça aurait pu être ailleurs. FAUVE, c’est aussi une réaction à l’idée d’être coincé à un endroit.

Au-delà de la ville dont vous venez, vous pouvez être identifiés, à travers vos textes, comme des types de la classe moyenne nés dans les années 1980. Est-ce que c’est aussi ce public-là que vous visez ?

Ah non, pas du tout. On s’adresse surtout à nous-mêmes, à la base. On parle de nous, de ce qu’on ressent, de ce qu’on fait. Que ça touche des gens qui nous ressemblent est sans doute logique. Mais si on se tourne vers le public qui vient effectivement vers nous, on se rend compte que c’est assez varié. Les personnes qui se manifestent sur les réseaux sociaux et qui sont les plus visibles pour ceux qui regardent ça de l’extérieur ne sont pas forcément celles qu’on va retrouver aux concerts. Là, il y a beaucoup de gens de notre âge, bien sûr, mais on peut vraiment dire que ça va “de 7 à 77 ans”, comme Tintin. À l’issue des concerts, on se fait souvent aborder des gens qui ont l’âge de nos parents, qui nous donnent des conseils. Il y a un lien hyper-protecteur, là-dedans, c’est très touchant. On aimerait insister sur ça : au-delà de la définition sociologique du public, de son profil, ce qui nous frappe, c’est la chaleur, la bienveillance qui émane des gens qui viennent nous voir. Avant de monter sur scène, pour évacuer le stress, on se répète que le public est là pour qu’on passe une bonne soirée ensemble, qu’il n’y a pas à avoir peur de lui…

Il y a une forme d’humilité qui se dégage globalement de vos interviews, de vos réactions sur les réseaux sociaux. On a par exemple l’impression que, à chaque fois que vous remportez le moindre succès, vous semblez complètement étonnés. C’est une façon de se protéger, de garder les pieds sur terre ?

Honnêtement, on ne s’est pas bien rendu compte de ce qui se passait. Il faut comprendre qu’on est dans notre chambre, qu’on vit notre quotidien, qu’on ne voit pas forcément ce qui passe dehors. Puis, peu à peu, on nous répète qu’on est le groupe qui « fait le buzz ». Au départ, on n’y croit pas, on n’y fait même pas attention. Et puis, on finit par prendre conscience : 200.000 vues pour la vidéo de “Blizzard” en trois jours, c’est tout simplement dingue. Mais on continue d’être vraiment surpris et ce serait incroyablement prétentieux de notre part de ne pas l’être. Quand on nous propose de faire le Bataclan, c’est le même principe : instinctivement, on répond aux tourneurs “Vous êtes malades, c’est 1500 places. On peut essayer de ramener nos potes, mais ça va être difficile quand même…” Mais on leur fait confiance et on accepte le challenge. Et puis, finalement, on se retrouve à appeler nos potes deux jours plus tard pour leur dire “Écoute, tes places, il faut les prendre tout de suite, parce qu’il n’y en a déjà plus beaucoup !” Ceci dit, on se méfie beaucoup quand les médias évoquent un “buzz” : dès que ce mot est prononcé, tu te retrouves dans le collimateur de personnes qui n’en ont fondamentalement pas grand-chose à foutre de toi, mais qui feignent de le faire pour ce que ça peut leur apporter. C’est quelque chose dont on essaie de se protéger. On préfère éviter les interviews, du coup, ou, du moins, les restreindre, les sélectionner.

Concernant la gestion du projet toujours, on comprend bien que vous souhaitez profiter du moment présent, mais est-ce qu’il y a une vision à long terme de FAUVE ? Des ambitions ?

Oui, tout à fait. Concrètement, c’est passé par un choix de vie : on a récemment décidé d’arrêter de jongler avec un autre métier pour se concentrer sur FAUVE. On avait des vies un peu tracées, bien planifiées, routinières (comme dans “Saint-Anne”, en fait) et on a décidé d’opter pour ce projet, de lui faire confiance. Ça n’empêche qu’on est un groupe en développement : on a fait quinze concerts jusqu’à présent. C’est-à-dire qu’on est encore nulle part. On en est à un moment où on fait des erreurs, où on apprend. Et on revendique le droit à l’erreur. Il y a un grand décalage entre la réussite qu’on nous prête et la réalité qu’on vit au quotidien : les gens nous imaginent peut-être en train de parfaire nos morceaux en studio, alors qu’on est plutôt dans notre piaule en train d’enregistrer avec les moyens du bord, en tentant de bricoler quelque chose parce que la carte son grésille. De la même façon qu’on peut imaginer qu’on fait la fête avec des groupies alors qu’on est plutôt du genre à se fixer des rendez-vous à 10h du matin à la Gare du Nord, que t’en as toujours un qui est en retard, que t’as mal au dos à force de porter ta guitare… On commence, on apprend. Après, on se dit que ce serait vraiment cool de sortir un album pour le début de 2014, mais on ne sait pas si on y arrivera. On commence à se projeter dans l’avenir, mais on a aussi des ambitions très concrètes pour le moment : on se demande comment on peut être plus solide. Avant, c’était facile : on faisait FAUVE pour nous, on montrait ça aux copains… Maintenant, il y a une attente, un public : c’est délicat, mais c’est très stimulant.

On a très peu utilisé le mot “groupe” à votre sujet. FAUVE se veut un collectif baptisé “corp”. Présenté comme ça, ça tient plus du mouvement artistique que du groupe musical, mais concrètement, ça fonctionne comment ?

Disons qu’on fonctionne un peu comme un groupe à géométrie variable. Il y a une sorte de noyau dur, de chapeau de cinq personnes qui prennent les décisions. Mais le corp, dans son ensemble, est plus modulable. On y a introduit des gens qu’on connaissait, qui voulaient participer au projet. Au-delà des cinq de départ, il y a facilement une quinzaine de personnes qui sont souvent là, avec nous. Des graphistes, des vidéastes, d’autres musiciens (pour les accompagnements au piano, par exemple). On tient à cette appellation de “projet” plutôt que de “groupe”. D’une part, parce que FAUVE a une dimension pluridisciplinaire et pas uniquement musicale : dans le noyau dur, il y a des gens qui ne sont pas du tout musiciens. D’autre part, parce que FAUVE peut être considéré comme une nébuleuse et se fonde sur une dimension collaborative, ouverte : ceux qui veulent prêter main forte au projet peuvent participer. Bon, évidemment, de façon concrète, cette collaboration est limitée : on aimerait bien être 5000 — on reçoit plein de sollicitations et de propositions —, mais on ne peut pas tout accepter. D’abord, parce qu’on a une certaine ligne de conduite et qu’on reçoit parfois des propositions dans lesquelles on ne se reconnaît pas. Et puis aussi pour des raisons de temps : l’idée, c’est de travailler ensemble. S’approprier directement une production qui nous aurait été soumise, ça ne nous intéresse pas. Enfin, il y a encore une volonté, malgré tout, de garder ce projet dans la famille (ceci entendu au sens large, c’est-à-dire nos semblables). Si on a besoin de renforts pour une vidéo, par exemple, on ne va jamais engager un acteur connu : on privilégiera quelqu’un qui se manifeste, qui a envie de bosser avec nous. On fonctionne à l’envie. Ceci dit, on a bien conscience qu’on pose un nom sur une réalité qui existe déjà : il n’y a aucun groupe où quatre mecs font tout le boulot tout seul. On essaie juste de formaliser cette idée de collaboration.

La dimension pluridisciplinaire de FAUVE est intéressante : on vous interroge souvent sur vos influences musicales, mais jamais celle des rapports à d’autres formes de productions artistiques. Quels rapports entretenez-vous avec la littérature et le cinéma ?

Il n’y a aucune prétention littéraire derrière FAUVE. On a probablement développé un style reconnaissable, mais il n’est pas si réfléchi : il est peut-être viscéral, porté par une volonté de spontanéité. Ce qui est certain c’est que, de la même façon qu’on n’est jamais en train de se dire “tiens t’as entendu ce riff des Strokes, ce serait bien de faire un truc dans le même genre”, on ne se dit jamais, au moment de l’écriture, “Tiens, on va essayer d’imiter tel auteur”. Bon, évidemment, on a tous lu, écouté, regardé des trucs, mais c’est très hétérogène : t’en auras un pour écouter du hardcore, l’autre du gros rap de banlieue, l’autre du punk américain ; et t’en auras un pour lire San Antonio, l’autre des poètes français et le troisième Boule et Bill. La vraie source d’inspiration première, la vraie influence, c’est ce qu’on vit, ce que nos proches vivent. C’est ça qu’on glane et qu’on traque.

La playlist que vous nous avez proposée était franchement hétéroclite. Affirmer que vous aimez Blink-182 ou Mafia K1’Fry, c’est un moyen de déjouer votre image de “groupe parigot intello” ?

“Intello” ? Ah ouais, c’est marrant… On ne nous a jamais étiquetés de cette façon-là. Il y a des interprétations, des fois, qui nous surprennent : après le dévoilement du clip de “Blizzard”, il y a eu un article qui analysait la façon dont on se fringuait, qui nous cataloguait hipsters — bon, déjà, c’était pas nous dans la vidéo… Mais pour en revenir à cette playlist, disons que c’était surtout une façon de proposer de la musique : on s’en fout un peu de l’image de nous qui s’en dégage. C’est pour ça aussi qu’on s’efface derrière notre production, qu’on ne cherche pas à mettre nos personnes en évidence. Peut-être que, malgré ça, tous les cinq on fait “parisiens intellos”, mais c’est pas trop ce qu’on a envie de montrer. D’une part, on ne fait jamais de référence, il n’y a aucun name dropping dans nos textes, et, d’autre part, on ne peut pas dire que le vocabulaire soit particulièrement compliqué. On aime beaucoup Jacques Brel, par exemple. Prends “Ces gens-là”, qui est dans la playlist qu’on vous a concoctée : c’est tellement riche comme texte et, même si on sent le travail qu’il y a là-derrière, rien n’est compliqué, les images sautent aux yeux. On ne se compare évidemment pas à Jacques Brel, mais cette écriture-là nous fascine.

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