Talk Memory

BadBadNotGood

XL recordings  |  2021
8 / 10
par Jeff  |  le 19 octobre 2021

Aux origines de BadBadNotGood, il y a quatre garçons pas forcément dans le vent, formés au jazz, mais pas vraiment surexcités à l’idée d’en jouer – à moins de le faire à leur sauce. Dans leur cas, il a fallu passer à la moulinette hip hop et electro une base tout ce qu’il y a de plus traditionnelle et apprise dans une université de Toronto – avec le résultat que l’on connaît dès un III en forme de claque. 

Talk Memory est le cinquième album de BBNG si l’on inclut la collaboration avec Ghostface Killah pour Sour Soul et les deux premiers albums principalement composés de ces reprises de James Blake, Kanye West ou Earl Sweatshirt qui ont joué un rôle déterminant dans la popularité d’un groupe dont le public s’est toujours trouvé chez les fans des formations susmentionnés, et non chez les amateurs et amatrices de jazz apparemment moins enclins à se laisser séduire par cette formule bâtarde – mais d’une fraîcheur et d’une efficacité évidentes. 

Au-delà de ces deux derniers arguments en faveur du groupe, il y a chez BBNG quelque chose d’encore plus formidable à observer : cette capacité à gagner en amplitude, à être dans la remise en question et la mutation permanentes. Et Talk Memory ne viendra pas nous contredire : ce nouvel album résonne comme un nouveau chapitre dans l’histoire de la formation canadienne. Un chapitre qui la voit, plus que jamais auparavant, embrasser son ADN jazz, comme si elle se cherchait une street cred auprès de toute une frange du public qui lui a toujours tourné le dos. Alors plutôt que de convoquer Flying Lotus ou Odd Future, on multiplie les clins d’œil aux grands maîtres du jazz. 

En ce sens, le groupe ne fait que creuser avec encore plus d’ardeur un sillon déjà exploité sur IV. Encore plus apaisé et apaisant que son prédécesseur, Talk Memory met surtout en avant les talents de composition du groupe, là où les premiers disques jouaient à fond la carte de l’énergie communicative. Ainsi, d’emblée, l’excellent « Signal From The Noise », produit par Floating Points, résonne comme une note d’intention et une démonstration de force (tranquille) de la part d’un groupe visiblement désireux de nous montrer jusqu’où il est capable d’aller – et le solo de guitare de Chester Hansen vaut son pesant de décibels.

« Timid, Intimidating » est le seul titre sur lequel le groupe n’est pas accompagné, mais qu’il s’agisse du saxophoniste Terrace Martin, du jazzman brésilien Arthur Verocai (qui fait un énorme travail sur les cordes) ou du maître de l'ambient et de la musique new age Laraaji, tous s’inscrivent dans une dynamique participative qui dilue leur contribution au profit d’une cohérence globale des plus agréables. Et quand toutes les pièces de ce joli puzzle aux forts relents psychédéliques se mettent en place, cela donne de vrais moments de grâce, comme « City of Mirrors » ou « Love Proceeding », tous deux alternants soli virevoltants et transitions en apesanteur.

À l’arrivée, Talk Memory se révèle être un disque certes moins immédiat que ses prédécesseurs, mais particulièrement gratifiant pour celui ou celle qui prendra le temps de lui donner sa chance – et on sait que c’est une sacrée gageure vu les habitudes de consommation de 2021. Mais il s’impose également comme l'album de BBNG le plus abouti à ce jour, et celui qui offre enfin toutes les clés de lecture pour bien comprendre d’où vient le groupe et où il va. Car c’est une certitude : ceux-là n’ont pas fini de nous surprendre.

Le goût des autres :