Dawn FM

The Weeknd

Republic Records  |  2022
7 / 10
par Jeff  |  le 11 janvier 2022

On se rapproche toujours un peu plus du vieux con qu’on ne veut jamais devenir quand on commence une phrase par le fameux « J’ai vu [insérer artiste à la renommée planétaire] en [insérer année entre 1990 et 2010] à [insérer salle de moins de 300 personnes] ». L’avantage de The Weeknd, c’est qu’il ne pourra jamais s’adresser à ce vieux con en devenir : sa première date en 2011, c’était au Mod Club, une petite salle de Toronto. À l’époque, son nom était sur toutes les lèvres suite à l’apparition sur la toile d’une mixtape gratuite, qui allait changer la face du R&B. Devant 600 privilégiés, Abel Tesfaye se montrait enfin, alors qu’il avait fait du mystère un élément central d’un plan com’ dont l’efficacité n’avait d’égal que la qualité de House of Balloons.

Mais très vite, le Canadien allait embarquer pour une tournée mondiale en compagnie de Drake au cours de laquelle il lui était chaque soir réservé un accueil délirant qui devait un peu ronger l’ego du headliner. Les sommets, The Weeknd y a donc tout de suite accédé, pour ne jamais les quitter en dix ans de carrière, ce qui est assez phénoménal et rappelle bien évidemment la trajectoire de la plus grande popstar de l’histoire, Michael Jackson. Un artiste dont on peut légitimement penser qu’il rêve de surpasser les conquêtes - et on ne parle pas ici des supposées parties de touche-pipi avec des enfants à Neverland. En ce sens, la présence sur le concept album Dawn FM de Quincy Jones en dit long sur les ambitions de The Weeknd : le temps d’un interlude pendant lequel le légendaire producteur raconte l’influence d’une éducation difficile sur ses relations avec les femmes (et à la fin duquel on se dit qu’il va forcément terminer par un « My Name is Quincy Jones but my friends call me Quincy »), on a le sentiment d’assister à un passage de témoin solennel. Mais c’est là que la contribution de l’homme derrière le son de Off The Wall, Thriller et Bad s’arrête. Par la suite, c’est Max Martin, le Quincy Jones de notre génération, qui prend le relais. Le Suédois aux mille tubes dont l'influence sur la pop moderne n’a d’égal que la discrétion avec laquelle il avance ses pions, fait une fois encore dans le relifting d’un héritage ponctionné principalement dans les années 80, à la différence près que sur ce disque, on ne trouvera pas un titre aussi imparable que « Blinding Lights » - même si « Sacrifice » essaie très fort, et incarne à merveille cette pop au forceps dont The Weeknd est aujourd’hui le maître absolu.

Emblématique d’une époque où il faut d’abord jeter des tonnes de poudres aux yeux avant d’essayer de d’essayer de convaincre son auditoire, Dawn FM est un disque dont le « wow factor » ne se trouve pas (ou si peu) dans le contenu, mais plutôt dans le contenant - la majorité des titres fait bouger la tête sans forcément agir sur le bassin. Et cela passe notamment par des associations en studio complètement ubuesques, comme ce « How Do I Make You Love Me ? » qui parvient à réunir autour d’un même titre The Weeknd, Max Martin, toute la Swedish House Mafia et Daniel Lopatin alias Oneothrix Point Never. À ce titre, bien qu’omniprésent sur le disque, la contribution de ce dernier est assez anecdotique, alors que le le très bon « Gasoline » qui ouvre le disque aurait pu laisser penser qu'il aurait les coudées un peu plus franches. C’était probablement sans compter sur les ambitions folles de The Weeknd – et son envie de ne plus défendre ce disque que dans des stades. Généralement assez avare en featurings, The Weeknd laisse quand même un peu de place pour Tyler, The Creator et Lil Wayne, qui s’exécutent avec le plus grand des professionnalismes et se gardent bien de mettre un peu de folie dans un disque qui en a bien besoin. On en voudra quand même à The Weeknd de ne pas avoir invité Sam Herring sur « Less Than Zero » tant le titre ressemble dans sa construction à une copie carbone d’un titre de Future Islands.

Vous l’aurez compris, The Weeknd est aujourd’hui l’alpha et l’omega du mainstream. Le Starboy est devenu grand et maîtrise tous les codes d’une industrie qui n’aura pas longtemps résisté aux coups de barre à mine qu’il lui aura asséné – sur les bons conseils d’un Max Martin qui semble prendre plus de plaisir que jamais dans son rôle de pupper master de la culture stream. Une certaine idée du règne sans partage donc.

Le goût des autres :