Interview

Albin de la Simone

par Amaury S, le 23 février 2023

Il est de ces artistes qui tracent obstinément leur sillon. Avec délicatesse mais application. En textes, en musiques, en dessins. Pour lui ou pour les autres. A l'occasion de la sortie de son septième album studio Les cent prochaines années à paraître le 03 mars 2023 chez Tôt ou Tard, nous avons profité de la présence d'Albin de la Simone à Bruxelles pour discuter chanson française. 

GMD : Bonjour Albin. On t’avait laissé en octobre 2021 sur Happy End, un album instrumental qui cristallisait un sérieux blocage dans l’écriture des textes, suite au choc de la pandémie. Dans quelques jours sort ton nouvel album, avec paroles.  Comment as-tu retrouvé le chemin vers les mots ?

Albin de la Simone : Bizarrement, c’est revenu par le disque instrumental qui même après être sorti continuait à me harceler. Deux morceaux semblaient me dire « Papa, reviens, je veux des textes » et donc je me suis mis à écrire sans plus de calcul. "Le chalet" est ainsi devenu "Ta mère et moi" et "Il pleut" "Pars". A partir de là, la machine était relancée. J’avais aussi des chansons prêtes comme "Merveille" qui avait des paroles mais qu’on avait enlevées pour Happy End et des inédites : "Petit Petit Moi" ou "Avenir" qui a été écrite avant le confinement et qui au début me dégoutait tant elle semblait opportuniste. Enfin, le Musée d’Orsay m’a invité à venir et je me suis mis à écrire à partir de tableaux. On a ensuite décidé de faire les concerts de sortie du disque là-bas.

GMD : On a pu découvrir début janvier un premier extrait "Les cent prochaines années". Dès la première écoute, on retrouve dans les mélodies, les arrangements, la patte « Albin de la Simone ». Comment est-ce que tu gères cette signature ? C’est une exigence ou c’est une automaticité ?

AdlS : Je dois avouer que j’ai toujours l’impression de n’avoir aucune réelle identité. Pourtant, quand je réalise un disque pour Miossec ou Pomme, on me dit qu’on reconnait ma patte donc visiblement elle existe... Mais pour mes chansons, je fais au mieux jusqu’à ce que ça me plaise. C’est plus un goût qu’un style. En l’occurrence, c’est marrant parce que "Les cent prochaines années", c’est la seule chanson de l’album dont la musique du refrain est co-écrite avec Sage. Moi j’entends très clairement que cette ligne de basse est exotique et n’est pas de moi.

GMD : Parlons-en de Sage. Tu as choisi ne pas réaliser ton album toi-même. Pourquoi ? Et pourquoi lui ?

AdlS : Après le disque instrumental, je voulais éviter de tourner en rond. Je connaissais Sage et j’avais remarqué que ce soit avec Revolver ou lors de ces collaborations avec Lomepal ou Clara Luciani que rien ne se ressemblait. J'ai découvert quelqu'un hyper à l’écoute de l’artiste avec qui il travaille. Je lui ai demandé de m’emmener à un endroit et je l’ai suivi. C’était très agréable parce qu’on parlait le même langage. C’est une expérience qui me servira lors de prochaines réalisations où j’essaierai d’être encore plus au service de l’autre.   

GMD : Ton premier disque fête ses vingt ans cette année. Tu es issu d’une génération (avec Vincent Delerm, Jeanne Cherhal, Alex Beaupain entre autres) qui assumait pleinement l’héritage de la chanson française à texte. Aujourd’hui, la nouvelle scène semble avoir besoin de dépasser ce cadre musical, on pense à Clara Luciani ou Juliette Armanet avec le disco, Flavien Berger et l’électro, Feu! Chatterton le rock, sans même parler du rap qui est la culture dominante de la chanson en français. Qu’est-ce que ça t’inspire ?  

AdlS : C’est vrai que j’ai ressenti un vrai creux il y a 5 à 10 ans. Les jeunes se réfugiaient beaucoup dans la langue anglaise. Mais depuis quelques années, on a vraiment de très bons auteurs et autrices, inspiré·es dans leur écriture et qui sont simplement à la recherche de la forme adéquate pour la faire passer. Tu cites Clara et Juliette, c'est vrai que le disco n'est pas l'axe musical qui me parle le plus mais quels textes ! Tu sais quand j’ai commencé, il y avait Miossec ou Dominique A qui faisaient de la musique très rêche, plus anglo-saxonne. Quand Vincent et Jeanne sont arrivés, on a proposé quelque chose de moins arrogant, plus au service des mots. On revenait à quelque chose d’avant. Tout ça est en perpétuel mouvement. Je crois qu’aujourd’hui, c’est encore possible de faire de la pure chanson à texte. Par exemple, cette jeune chanteuse belge, Iliona qui chante « c’est moins joli qu’un poème lu », c’est très beau et c'est juste du piano-voix. Tout est possible. La seule constante, c’est que le mainstream est toujours aussi chiant. Il faut savoir trouver les jolies choses au milieu du gavage industriel.

GMD : Tu as justement de jolies choses à conseiller à nos lecteurs ?

AdlS : Un gars dont je parle tout le temps, c’est Alex Montembault. Pour le moment, il casse la baraque parce qu’il chante "Le monde est stone" dans la nouvelle adaptation de Starmania. Il a une voix très féminine, incroyablement belle et les quelques chansons qu’il a sorties sont simplement évidentes. Tout le monde peut aimer, être touché. J’aimerais avoir cette évidence. J'aime aussi beaucoup November Ultra ou VOYOU dont le nouvel album sort très bientôt. 

GMD : A côté de la chanson, tu as fait des bandes originales de documentaire, de dessins animés, tu dessines toi-même. On t’imagine bien du côté du cinéma (d’animation ou pas). Ecrire des scénarios, des dialogues. Tu y as déjà pensé ?

AdlS : Je ne sais pas écrire au long cours. Je suis incapable d’écrire une histoire dans sa globalité : un roman, un film, une bande dessinée. Je ne sais faire que des instantanés. D’ailleurs une chanson, c’est une image arrêtée, qu’il faut rendre la plus riche et intense possible pour qu’on puisse imaginer tout le reste. Par contre, des dialogues, je n’y ai jamais réfléchi mais c’est quelque chose que je pourrais aimer faire. Pourquoi pas jouer dans un film aussi. On m’a déjà fait des propositions mais c’était des rôles que je ne pouvais pas assumer. Par exemple, je devais embrasser Karin Viard sur la bouche dans une voiture. Je suis incapable de faire ça. Donc on verra bien si quelque chose de bien arrive à l’avenir et si j’ose. En attendant, je me réjouis surtout de retourner sur scène.

Le rendez-vous est pris. Albin de la Simone sera au Musée d’Orsay du 05 au 07 avril (complet), à Lille le 12 avril, au Printemps de Bourges le 22 avril ou encore aux Nuits Botanique le 28 avril.