Teens Of Denial

Car Seat Headrest

Matador Records  |  2016
8 / 10
par Quentin  |  le 23 mai 2016

Faudrait faire attention à ne pas se tromper : oui Car Seat Headrest est un petit nouveau sous le feu des projecteurs mais non, il n'en est pas à ses débuts. D'ailleurs, ce serait même un peu salaud et réducteur de le traiter comme un débutant en regard des 11 albums que compte sa discographie. 11 albums, ouais. En 5 ans. Et on vous a déjà dit que Will Toledo n'a que 23 ans ? Enregistrant dans sa chambre ou dans sa bagnole, (d'où le nom du groupe), Will Toledo a tout fait tout seul, se constituant une fan base plus qu'honorable à la force d'albums parfois interminables postés sur Bandcamp. Et puis un jour, sans prévenir, Matador le repère et lui offre sa première sortie physique, Teens Of Style, un album / compilation reprenant 11 titres pêchés dans l'immense répertoire de l'artiste. 

Comme pour Teens Of Style, tout dans Teens Of Denial transpire ce sentiment de l'adolescent perdu et incapable de concevoir ce qui l'attend dans sa vie d'adulte. Le recul de Toledo est surprenant mais saisit parfaitement l'affreuse période de transition qu'est l'adolescence, ce putain de no man's land émotionnel censé définir tout ce qui suivra. La meilleure parade est encore de tout traverser sans trop s'en préoccuper, et c'est le parti que prend Car Seat Headrest. À titre de comparaison, Michel Houellebecq est le plus proche complice de Toledo dans cette capacité à décrire l'indifférence la plus totale à tout ce que l'être humain traverse, se contentant d'être là et se disant que c'est déjà pas mal.

On est alors séduit par ces fables désenchantées du quotidien où Car Seat Headrest met en scène un certain Joe qui cherche à arrêter d'être un branleur. Du coup, Joe ne sait pas utiliser un ampli à lampes, boit trop et tout le temps, n'est pas foutu de garder un boulot, dépose son sac près du terrain de basket et puis l'oublie en repartant... Le plus beau et le plus tragique parallèle intervient sur les 11 minutes et 30 secondes de "The Ballad of the Costa Concordia". Cherchant à éviter le naufrage, l'artiste chante "How was I supposed to know how to steer this ship ? How the hell was I supposed to steer this ship ? It was an expensive mistake." 

À supposer que ça veuille encore dire quelque chose, Car Seat Headrest excelle dans l'indie rock. Il faut comprendre par là que sous ses airs de ne pas y toucher, l'album émeut pour de vrai. A 20 ans d'écart près, on ressent les mêmes sensations qu'à l'écoute du Pinkerton de Weezer. Ça semble simple, parfois bâclé mais c'est direct et ça percute. On est d'ailleurs agréablement surpris que le passage en studio et l'entourage pro n'aient pas étouffé le côté DIY qui fait tout le charme de cet artiste. Je reste prêt à parier que sans tout ce qui lui est arrivé, Will Toledo aurait composé le même album (et les 10 qui suivront) dans sa chambre sans se tracasser du succès, lui qui fait partie de ces artistes qui ne font pas ça pour la gloire mais seulement parce que si on leur enlève ça, ils crèvent.

À bien y regarder, il y a comme une triste fatalité dans le destin de cet album, qui voit Toledo prendre enfin les devants et dessiner avec une l'énergie du désespoir le portrait d'une génération foutue, tout ça servi dans un condensé de 12 titres sans ventre mou. Et puis au moment crucial de présenter son travail, Ric Ocasek débarque et brise tous les beaux rêves qu'avait nourri Will Toledo. Qu'est-ce que le chanteur de The Cars vient foutre là nous direz-vous ? Pas grand-chose, juste régler une histoire de gestion de droits mal foutue, mais suffisamment pour décaler de plusieurs mois la sortie de Teens of Denial. Rien de très grave au final mais une situation simplement dommage... Ce que pense Will Toledo de tout ça ? Il l'a exprimé dans un message à ses fans, qui formé également la parfaite conclusion de cette chronique: "Life happens and sometimes not in ideal ways."