Dossier

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par la rédaction, le 5 mars 2017

Histoire de se saisir pleinement d’une œuvre, la posture idéale que toute rédaction devrait adopter tient dans ce seul credo hâte-toi lentement. Chez Goûte Mes Disques, on tente déjà de le respecter en ne cédant pas à la tendance moderne selon laquelle l’actualité ne pourrait être traitée qu’en 140 caractères, et qui finit par nous flanquer la musique au cœur d’un bordel mal éclairé, façon chrono-stock. Malheureusement, le temps manque pour tout le monde. On s’est donc proposé de vous en faire gagner en sélectionnant le meilleur de ceux qui l’ont pris, au travers de la présentation de trois ouvrages récents, et d’un oldie, qui déplient avec talent l’une ou l’autre dimension de la musique.

À l’assaut de l’empire du disque

Stephen Witt

Sur la couverture de À l’assaut de l’empire du disque, il est explicitement mentionné que les 300 pages de l’ouvrage sont une enquête. Et le sous-titre de l’ouvrage « Quand toute une génération commet le même crime » fait évidemment référence à ces albums qui circulent illégalement sur la toile. Mais vous savez ce qu’on dit en anglais : never judge a book by its cover. Car Stephen Witt va beaucoup plus loin que cela. En organisant son récit autour de trois personnages-clés (l’inventeur du MP3, le plus grand pirate de l’histoire de la musique et un PDG de major), À l’assaut de l’empire du disque se transforme en un polar haletant, dont on connaît certes la fin, mais beaucoup moins les éléments qui y ont mené. Avec un langage simple, le journaliste américain raconte une histoire incroyablement complexe, où les méchants ne sont pas aussi méchants qu’on pourrait le penser, où les bons n’ont pas compris qu’ils sont au bord du précipice, et où tout le monde participe à une révolution copernicienne dont on n’a pas encore fini d’observer les conséquences. Après ça, c’est promis : vous ne téléchargerez plus (un MP3 illégal de la même manière).

WITT (Stephen), À l’assaut de l’empire du disque.
Bègles, Le Castor Astral, 2016, 304 p.

The Rap Year Book

Shea Serrano & Arturo Torres

À sa sortie en 2015, le Rap Year book de Shea Serrano a rapidement cartonné dans les librairies américaines. En même temps c’est assez logique. D’abord, il défonce visuellement grâce aux illustrations d’Arturo Torres qui en font directement un champion de la tête de gondole. Ensuite, le concept a de quoi attirer le fan lambda de rap comme un édito d’Eric Zemmour attire les fachos refoulés : choisir les meilleurs morceaux de l’histoire ? Trop facile. Alors que n’avoir droit qu’à un seul titre par année, c’est autrement plus emmerdant, et cela oblige à avoir des arguments fort convaincants. Prenez l’année 1995 : pourquoi avoir sélectionné le « Dear Mama » de 2 Pac, alors que cette année-là on a également eu droit à « Shook Ones Pt. II » de Mobb Deep, « Player’s Anthem » de la Junior M.A.F.I.A., « Runnin’ » de The Pharcyde ou une chiée de trucs incroyables apparus sur les albums en solo du Wu-Tang (ODB, le GZA ou Method Man ont tous sorti des classiques). Vous l’aurez compris, on se situe très clairement dans le genre de débat anodin, mais qui peut briser des amitiés quand ça dégénère. Bref, à l’occasion de la sortie de l’ouvrage dans une version traduite, on se doit d’évoquer son existence, notamment parce que la traduction est à la hauteur d’un original qui use d’un anglais parlé parfois difficile à traduire à cause de tous ces vocables que l’on comprend tous mais qui nécessitent trois lignes pour être correctement explicités. Et ici, on adresse un big up à Jimmy Lelo Batista, rédacteur en chef de Noisey France qu’on connaissait davantage pour ses papiers sur Catholic Spray ou The Growlers que ses traductions parlant de Kanye West ou Biggie.

NB : pour ceux qui voudraient joindre le texte aux sons, il existe une playlist Spotify recensant tous les morceaux du Rap Year Book.

SERRANO (Shea) et TORRES (Arturo), The Rap Year Book.
Paris, Hachette Heroes, 2016, 240 p.

HITS ! Enquête sur la fabrique des tubes planétaires

John Seabrook

John Seabrook s’est lancé dans une épopée à laquelle il ne souhaitait initialement pas participer : journaliste au New Yorker, ce dernier s’est fait le pari de sonder les tréfonds de la pop mainstream uniquement pour entretenir sa relation avec son fils, dont la passion de la musique s’approchait fortement de la sienne quant à son intensité, moins au sujet de leurs idoles respectives. Ça grince un brin lorsqu'il s'agit d'apprécier Rihanna ou Katy Perry. Au départ un peu réac’, Seabrook va progressivement décortiquer les manifestations contemporaines du genre pour en dévoiler la complexité réelle, allant même jusqu’à éprouver parfois un certain plaisir dans l’écoute de ces tubes. L’enquête se déroule donc au fil de ce récit de vie sous le prisme d’une neutralité qui permet à l’auteur de dégager les véritables prouesses d’une foule d’acteurs – non seulement des chanteurs, mais surtout des producteurs tels que Max Martin ou Dr. Luke, directeurs et autres – comme leurs torts et leurs travers. Sans être pesante, bien qu’elle soit totale, elle dresse tant les aspects liés au travail de la matière sonore qu’une étude de marché, un panel de correspondances entre générations dans l’histoire de la musique ou des réflexions sur les mutations de cette dernière, dont l’industrie ne cesse d’évoluer selon un rythme croissant tout en conservant sa logique de hits. Comme le signalent les rédacteurs de la revue Audimat, partenaire de la publication, le travail de Seabrook permet ainsi de découvrir « comment la recherche de créativité s’articule à celle du profit », sans nier l’existence de l’une ou de l’autre – avec tout de même un peu « d’ironie salutaire ». Et si la voie empruntée paraît déconcertante, ce document tentaculaire dévoile surtout la mécanique entière de cette seule et unique machine qui nous bouscule nous aussi, loin de Britney Spears, Kesha, Taylor Swift et compagnie.

SEABROOK (John), HITS ! Enquête sur la fabrique des tubes planétaires.
Paris, La Découverte / Cité de la musique-Philarmonie de Paris, 2016, 395 p.

Strange Fruit

David Margolick

Publié originellement en 2000 et traduit dans la foulée en 2001, le Strange Fruit de David Margolick vient d’être réédité dans une version revue et corrigée par sa traductrice grâce aux éditions Allia. Un retour dans l’actualité qui leur est probablement apparu comme une nécessité au vu du contexte socio-politique sous lequel l’Amérique continue de crouler, entre l’horreur des violences policières et l’effroi des folies présidentielles. Avec sa « biographie d’une chanson », David Margolick livre en effet une forme de manifeste, en même temps qu’il réalise la chronique dont rêve tout rédacteur. Partant du texte de « Strange Fruit », celui-ci retrace l’histoire sombre du pays de la ségrégation et des lynchages, dans laquelle s’inscrit Billie Holiday. Les éléments qu’il dégage durant ses recherches lui permettent en parallèle de corriger certaines informations dans l’autobiographie de la chanteuse qui avait tout autant valorisé son image que dissimulé les parts les plus tragiques de sa vie. Ces deux mouvements sont alors complétés par l’histoire même de cette protest song qui va bouleverser l’industrie musicale, avant de souffler une nation entière. Il s’agit en définitive de livrer la toile de fond d’un titre, dont les vastes coulisses – sociales ou artistiques – restent fort méconnues, afin de célébrer la puissance de la musique, d’une femme et de tous les Afro-américains.

MARGOLICK (David), Strange Fruit.
Paris, Allia, 2016, 128 p.