Indigo De Souza

Any Shape You Take

Ne laissez pas la première piste vous tromper : Any Shape You Take n'est pas un album de bedroom pop plein à ras bord d'autotunes Frank Ocean-esque. Dès le deuxième titre, "Darker Than Death", Indigo De Souza nous embarque dans une odyssée indie rock qui tient plus du viscéral que du plaintif. Non pas que ces chansons de rupture ne tombent jamais dans la dolence inhérente à leur thème, mais l'artiste muscle son jeu en diversifiant sa formule initialement lo-fi et en laissant sa voix aller au maximum de son potentiel. Portée tantôt par des tirades grunge pleines de feedback ("Real Pain"), tantôt par de douces mélodies indie pop ("Hold You"), la voix de De Souza fait des acrobaties entre falsettos, cris, tremblements et autres glapissements. Au milieu d'une vibe alternative typique des 90s, pleine de joie mélancolique - ou de mélancolie joyeuse, on ne sait plus trop -, l'agilité de sa voix laisse transparaitre une jeune femme nerveuse, mais néanmoins excitée d'exposer son talent, ne se dévoilant jamais complètement, tout en étant brutalement honnête. L'équilibre entre rage et douceur flirte souvent avec ce que l'on a déjà pu retrouver chez certaines indie girls comme Adrienne Lenker ou Mitski, mais, grâce à une palette musicale nuancée, De Souza nous livre l’un des albums les plus passionnés de l’année. (Erwann)

Injury Reserve

By The Time I Get To Phoenix

Évitons de tortiller du fion : By the Time I Get to Phoenix sera l’album hip-hop de l’année pour une flopée de personnes dont l’exigence esthétique n’a d’égale que leur classe naturelle. Pour jouer les esthètes jusqu’au bout, employons le terme de post-rap pour désigner le dernier disque d’Injury Reserve. Le boom bap, c’est so passé. By the Time I Get to Phoenix est une superposition magistrale d’expérimentations servant à canaliser le déchirement émotionnel lié au deuil. En effet, Stepa J. Groggs meurt subitement à 32 ans en plein enregistrement/ Traumatisés par ce coup du sort, Nathaniel Ritchie et Parker Corey ont cependant réussi à aller de l’avant et finaliser le LP. Le résultat est aussi poignant que chaotique. La production est au service d’un hip-hop expérimental fleurtant avec le catchy. Chaque écoute surprend, déstabilise. Le flow décousu, délibérément monotone, contribue à l’atmosphère étouffante de l’ensemble. L’électronique côtoie la soul qui côtoie le glitch qui côtoie des samples de The Fall, Shellac, black midi et Black Country, New Road. La caution indé est respectée. Les réfractaires geindront quand la migraine viendra. Les autres seront persuadés d’écouter le hip-hop du futur. (Nikolaï)

Emma Ruth Runde

Engine of Hell

Du post-rock de Marriages à ses collaborations sludge avec Thou ou dark folk avec Chelsea Wolfe, la fluidité stylistique d'Emma Ruth Rundle semble pouvoir muer sans aucune limite. Jamais pourtant, elle ne nous aura paru si fragile que sur Engine Of Hell. L'atmosphère est intime, réconfortante et offre l'agréable impression que ce dernier album a été composé uniquement pour la personne qui l'écoute. Un sentiment renforcé par la production "brute", comme si rien ne devait être caché. Le son des doigts qui glissent le long des frettes de guitares, le souffle et la respiration d'Emma Ruth Rundle, chaque détail, chaque imperfection trouve sa place et contribue à l'univers de cet album qui ne laisse pas de place à autre chose qu'à l'essentiel. L'approche est minimaliste et le peu d'arrangement autour des morceaux en double l'intensité émotionnelle. On vous mentirait si on ne vous disait pas que Engine Of Hell est un disque sombre mais poignant, il fait clairement partie des albums qui incarnent autant l'espoir que la mélancolie. Pas plus puissant que la flamme d'une bougie qu'un simple souffle suffirait à éteindre, Engine Of Hell contient pourtant la force de la sincérité de sa compositrice. En 8 morceaux pour à peine plus de 40 minutes, Emma Ruth Rundle donne l'impression de ralentir le temps, non seulement pour étendre son talent apparemment infini, mais aussi pour en livrer un aperçu intensément profond. (Quentin)

Lary Kidd

Vulgaire démonstration d’ignorance

Cela vaut pour nous, mais aussi pour une écrasante majorité de la presse spé : on ne parle pas assez de rap québ’. Et ça s’explique : on perd déjà suffisamment de points de vie à essayer de suivre les scènes française et belge. Des cadences infernales qui obscurcissent notre vision et ont pour seul objectif de nous garder sous leur coupe. C’est pourtant une sacrée lapalissade que d’affirmer qu’il se passe de fort belles choses du côté du Québec. Et si Loud assume aujourd’hui le rôle de porte-étendard de toute une scène à l’international, son comparse Lary Kidd, avec qui il brillait au sein de LLA (pour Loud x Lary x Ajust), a lui aussi quelques arguments à faire valoir – mais ça, ceux qui avaient écouté Surhomme en 2019 le savaient déjà. Et tandis que ce dernier album était une belle déclaration d’amour au travail de Drake ces 5 dernières années, Vulgaire démonstration d’ignorance, son second EP de 2021, a quant à lui les yeux rivés sur le rétroviseur. Comme sur Le poids des livres sorti quelques mois avant le court format qui nous occupe, le Montréalais ouvre une fois encore le grand livre du boom bap pour proposer 20 petites minutes d’egotrip carburant aux boucles soulful – à ce titre, il est indispensable d’en placer une pour le producteur Ruffsound qui, à la façon d’un Alchemist, parvient à rester dans l’air du temps tout en travaillant à l’ancienne. Et parce que le rap québ’ se vit inévitablement par le prisme des tendances ricaines, on ne manquera pas de noter que, à l’image d’un Your Old Droog, d’un Wiki ou d’un Earl Sweatshirt, Lary Kidd ne cache pas envie de rebooter le logiciel pour retrouver le feu sacré : et quand cela se fait sans jouer les pilleurs de tombes ou les gardiens du temple, comme c’est le cas sur Vulgaire démonstration d’ignorance, le plaisir est total. (Jeff)

MMM

On The Edge

De MMM, on retient le bruit, la fureur et le côté récréatif que Errorsmith et Fiedel ont gravé sur des maxis où nos deux producteurs s’en donnaient à cœur joie niveau déconne. Pour son premier passage par la case album après une décennie d’absence, reconnaissons que la paire n’a rien perdu de son art du contrepied. Loin des feux d’artifices d’antan, sur On The Edge les machines semblent faire profil bas : ici c’est le minimalisme qui prime, loin des coups de tonnerre du passé et proche de la sagesse du présent. Huit titres en forme de bloc compact, de techno dans la pure tradition berlinoise qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler 50Weapons, le sous-label que Modeselektor avait lancé parallèlement à sa structure Monkeytown, et dédié quasi-exclusivement aux releases techno de leurs copains Phon.O, Marcel Dettmann, ou FJAAK. Ici, chaque poussée de fièvre est parfaitement maîtrisée pour un résultat qui souvent s’apprécier davantage lors d’une écoute domestique que sur une piste de danse – vu les circonstances, ça tombe plutôt bien. S’il manque tout de même à l’ensemble un titre ou deux titres un peu plus viscéraux pour rappeler qu’on est bien face à un album de MMM, On The Edge réussit à nous présenter sous un jour nouveau binôme qu’on pensait cantonné à jouer les fous furieux de service, et qui démontre le côté tout terrain de leur belle entreprise. Plus qu’un bel album donc : une vraie leçon de vie. (Aurélien)

Limsa D’Aulnay

Logique Partie 2

Ces dernières années, le rap francophone n’a jamais semblé autant obsédé par les hits. En composant des morceaux calibrés pour truster la tête des classements à grands coups de toplines entêtantes, les rappeurs et leur équipe de production ont délaissé les couplets pour se concentrer presque exclusivement sur leur refrain. Par conséquent, la majorité des morceaux s’articulent autour de la même structure où les couplets apparaissent souvent comme des moments faibles. Rappeur technique, Limsa d’Aulnay ne rentre pas dans cette catégorie. Actif depuis le début des années 2010, le rappeur fait ses armes dans la nébuleuse 75e Session où il aiguise sa plume en se nourrissant presque exclusivement de son quotidien à la cité. Après dix ans de freestyle, Logique Part 1 et Part 2 (sortis à 4 mois d’intervalle) apparaissent comme la synthèse d’un univers musical aux ambiances variées et d’un travail d’écriture aux thématiques rafraîchissantes. Jamais sans humour et toujours avec une lucidité certaine, Limsa dépoussière quelque peu la place de la femme dans les textes de rap : « On a des principes vieux du 15e siècle, notre vision de la femme vient de la même époque ». Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas pris autant de plaisir à écouter du rap en français. Logique. (Noé)

Little Simz

Sometimes I Might Be Introvert

Sometimes I Might Be Introvert ou SIMBI, comme le prénom d’usage de Little Simz, la rappeuse anglaise de 27 ans qui, en septembre dernier, a tout simplement sorti l’un des meilleurs disques hip-hop de ces dernières années. Prenant la forme d’un poème épique aux productions grandioses, SIMBI se dessine comme une aventure introspective et émouvante, durant laquelle la jeune MC cherche sa voix et sa place dans une société qui se déchire devant ses yeux. Son disque va, de ce fait, assumer des prises de position fortes et engagées - comme sur le titre « Introvert » - qui vont venir compléter la panoplie de thèmes, divers et variés, abordés sur les dix-neuf titres. La tracklist, dense et généreuse, nous plonge ainsi dans l’intimité d’une jeune femme vulnérable, dont le talent semble infini, et qui porte un lourd message d’espoir, de respect et de tolérance pour toute une génération en perdition. De par la complexité de ses flows, la qualité de sa plume ou le storytelling poignant qui en découle, Little Simz délivre un disque pour l’éternité qui se place, sans rougir, dans la lignée des légendaires The Miseducation of Lauryn Hill, What’s The 411? et Supa Dupa Fly. (Ruben)

Mansfield.Tya

Monument Ordinaire

Depuis plus de 15 ans, Mansfield.Tya, duo français composé de Julia Lanoë (Sexy Sushi, Kompromat) et de Carla Pallone, nous offre une œuvre singulière combinant chanson française, électro et cordes de musique classique. Pour ce 5e album, les deux Nantaises nous proposent ce qu’elles savent faire de mieux : marier les mélodies simples à des paroles poétiques et des atmosphères pénétrantes. Dans Monument Ordinaire, l’amour côtoie la mort au gré des harmonies vocales, des beats efficaces et des envolées baroques. Dès lors, l’écoute de l’album (citons en particulier des titres comme « Ni morte, Ni connue », « Auf Wierdersehen » ou « Tempête ») nous entraînent dans des sentiments complexes ou la musique semble être la catharsis de violences intimes ou sociétales. Pour ouvrir le spectre du disque, deux duos avec Odezenne dont le magnifique « Une danse de mauvais goût » apportent une touche plus apaisée et apaisante. Une proposition aussi réussie qu’enivrante, accueillie sur le tout récent label queer, transféministe, anti-raciste et résistant WARRIORECORDS fondé par Julia Lanoë. On en redemande. (Amaury S.)

Caleb Landry Jones

Gadzooks vol. 1

Les acteurs qui jouent au musicien et inversement, ça a toujours existé. Que le résultat soit souvent anecdotique n’est pas la question, même s’il est fort probable que certaines exceptions soient là pour confirmer la règle. L’avantage avec le jeune Caleb Landry Jones (32 ans) c’est qu’on a à peine eu l’occasion de faire lien entre ses rôles plutôt variés – de X-Men : First Class à Three Billboards Outside Ebbing, Missouri en passant par la saison 3 de Twin Peaks – qu’il rafle au passage le prix d’interprétation masculine au festival de Cannes en 2021 pour Nitram. Et ce qui nous branche nous pile à ce moment-là c’est l’annonce de la sortie par Sacred Bones de son deuxième album, un an à peine après l’ambitieux The Mother Stone qu’on a pas encore totalement digéré. Plus condensé mais pas moins dense pour autant, Gadzooks Vol.1 enfonce le clou à grand coups d’une pop foutraque et grandiloquente mais qui retombe toujours sur ses pattes, confirmant tout le bien et au-delà de ce qu’on pense des talents multiples de ce qui ressemble fort à un jeune prodige, osons le dire. Toujours fort marqué par les meilleurs esprits un peu dérangés des années 60 et 70 – T-Rex/Beatles/Syd Barrett/David Bowie/Steve Harley – le Texan joue 80% de ce qu’on entend sur ce Gadzooks Vol.1, faisant preuve d’une aisance presque insolente, tout en repoussant les limites de ces références surexploitées par une foule de contemporains que le manque de place doublé de la flemme qu’ils inspirent nous empêchent de citer. (Eric)

Nil Hartman

[~]

Nil Hartman n'est pas qu'un simple musicien, il est davantage un artisan. De ceux qui vont travailler leur art et parfaire leur geste à outrance, sans relâche, et surtout sans connaître l'apaisement et la satisfaction du travail accompli. Aucune place pour le « vite fait, bien fait » dans l'electronica du compositeur lyonnais, il y a toujours un clavier à mieux faire sonner, un kick à retravailler, une snare mal positionnée. Nil aurait sans nul doute fait un excellent moine copiste au XIIe siècle, penché sur son enluminure éclairée par la lumière vacillante d'une bougie. Pour notre plus grand plaisir, Nil naîtra quelques siècles plus tard pour mettre toute sa minutie et sa science dans la composition de « computer music ». Car bien que [~] soit une captation live et improvisée, on sent une maîtrise et une liberté rarement atteinte dans ses travaux précédents parus en 2012 et 2016. Au centre de ces trois morceaux qui composent [~], l'harmonie forme le noyau dur autour duquel viennent se déployer des expérimentations sonores foisonnantes qui rappellent tantôt les douceurs mélodiques de Mike Paradinas aka u-ziq, tantôt les attaques nerveuses d'un Gabor Lazar. Trois petits titres qui ont, encore une fois, un goût de trop peu, mais qui pourront se réécouter moult fois vu la qualité du produit livré par le frère Nil. Amen. (Bastien)

Smerz

Believer

Ne pas avoir eu le temps de parler plus longuement de Believer fait partie de nos déceptions de cet exercice 2021 qui touche péniblement à sa fin. Un disque qu’on pouvait clairement attendre étant donné la montée en puissance du duo ces dernières années. Même s’il s’agit de leur premier album, Henriette Motzfeld et Catharina Stoltenberget ont fondé Smerz en 2017. Très vocale au départ, la musique des deux Norvégiennes se trouve désormais sur une ligne de crête assez mince, quelque part entre un hip-hop très vaporwave, des accents dubstep-breakcore légers, mais présents, et des productions instrumentales particulièrement écrites. Il suffit de se passer un titre comme « Hester » pour comprendre à quel point elles aiment travailler un morceau de musique électronique comme une petite symphonie. À côté de cet aspect très « décalé » de leurs productions, Believer se fait aussi le témoin d’une très bonne compréhension des musiques actuelles, notamment du hip-hop et de la bass music, mais également de la scène expérimentale occidentale. Pas étonnant que XL Recordings ait tout fait pour mettre la main sur un premier disque qui, on l’espère, annonce une carrière passionnante. (Emile)

BRNS

Celluloid Swamp

Il y a une petite dizaine d’années, sur le single qui les a propulsés sur le devant de la scène, les Bruxellois de BRNS confessaient n’être jamais allés au Mexique. Il faudra un jour leur demander s’ils ont depuis visité ce beau pays. Une chose est sûre en tout cas : en 2019 le groupe n’y était pas. Au lieu de cela, il avait investi un studio un peu plus au nord, à New York, pour y enregistrer en compagnie de l’ingé son français Alexis Berthelot (le genre de mec capable de jongler entre Gojira et Frank Ocean) un disque qui devait sortir au printemps 2020. C’est donc avec 18 mois de retard que BRNS sort ce qui est, n’ayons pas peur de le dire, son meilleur album à ce jour - ou plutôt le plus abouti. Cet art-rock aux multiples tiroirs, le groupe en a toujours fait sa marque de fabrique, souvent pour le meilleur, et parfois un peu pour le pire aussi - ce premier album qui loupait complètement le coche. Actif depuis une dizaine d’années, BRNS a enfin compris que complexité pouvait aussi rimer avec concision. Le groupe nous offre ainsi un album dense, mais court, plein de faux semblants et de fausses pistes, mais pour un vrai coup de cœur à l’arrivée. Toujours aussi malin et curieux, le songwriting prend ici la forme de pop songs dont l’efficacité n’a d’égal que la laideur de la pochette - désolé les mecs (et Nele). Autant nourri aux projets parallèles de ses membres (Namdose, Paradoxant) qu’à de nouvelles influences qui orientent de façon originale et inattendue les projecteurs sur sa musique et ses ambitions, Celluloid Swamp résonne comme un aboutissement pour un groupe qui a forcément sa place dans ce dossier : à vivre à ses côtés pendant toutes ces années, on avait peut-être fini par considérer son apport au rock belge comme un acquis. On avait oublié qu’il faisait du renouvellement permanent de son éthique de travail une profession de foi. (Jeff)

Howie Lee

Birdy Island

Howie Lee est décidément un type étonnant. Plus les disques passent, et plus il semble s’ouvrir à des propositions inattendues. Celui dont les productions étaient reconnaissables par leur aspect rugueux très core et cette utilisation étonnante de musique traditionnelle chinoise est en train de prendre une tout autre ampleur. Son dernier travail, Birdy Island, est sorti en avril sur le label anglais Mais Um Discos. Les samples ou recordings d’instruments sont en train d’envahir sa bibliothèque, si bien qu’on y retrouve difficilement l’aspect grinçant très « synthèse FM » de ses débuts. Sur cette île aux oiseaux, on s’y sent étrangement bien, et à la manière de l’ancienne ambient de ses voisins japonais, il y entremêle bruits d’oiseaux, samples de musiques traditionnelles et de jazz pour former une musique qui garde sa profondeur tout en offrant des prises assurées à tout le monde. Même si certains tracks comme le très dubstep « Foreign Flowers » viennent rappeler l’obscurité de ses précédentes créations, Birdy Island offre une grande transformation liée à une maturité qui fait du disque une excellente façon de découvrir Howie Lee. (Emile)

Fred Nevché & French 79

The Unreal Story of Lou Reed

« Ne cherchez pas le Lou Reed que vous connaissez. Pas de guitares, pas de larsen. L'électro de French79. La voix de Fred Nevché. 6 auteur·es, 2 covers, 1 question : que reste-t-il aujourd’hui de ses transgressions ? » Voilà un projet qui a le mérite d’être clair et assumé. Et si sur papier, le programme peut paraitre indigeste, l’alchimie opère dès les premières secondes de la plage d’ouverture. Tout au long de l’album, la musique de French 79, tantôt délicate, tantôt volontaire, parvient à porter le phrasé et la texture de voix de Fred Nevché, ce qui donne aux mots la force de dessiner assez nettement des images dans l’esprit de l’auditeur·rice. Si musicalement rien de révolutionnaire, la simplicité du dispositif et la sensibilité des textes rendent l’écoute du disque très agréable et excusent le côté Wikipédia de certains passages et le fait que la reprise de « Perfect Day » ne soit pas au niveau du reste de l’album. Une collaboration fructueuse donc, qui doit moins à Lou Reed qu’à la sincérité qui se dégage de la démarche des deux artistes, ce qui aurait sans doute beaucoup plu au principal intéressé. (Amaury S.)

Sweet Trip

A Tiny House, In Secret Speeches, Polar Equals

Douze ans après leur dernier album, et dix-huit années depuis leur classique Velocity : Design : Comfort, les biens nommés Sweet Trip reviennent enfin avec leur mélange si particulier de genres. Du shoegaze, de la dream pop, de l'IDM, du glitch et du psyché se cognent les uns aux autres dans un sound design luxuriant aux textures complexes et changeantes. Chacun des deux protagonistes, Valerie Cooper et sa voix faite pour la dream pop et Roby Burgo et son aisance dans les combinaisons de tons, apportent sa pierre à l'édifice éthéré. Le résultat est, comme toujours avec eux, profondément nostalgique, mais résolument tourné vers le futur - insérant des guitares mélancoliques à la Slowdive dans de grands murs de réverbérations électroniques s'envolant dans des glitchs irréels. Pas de banger que l'on pourrait chantonner comme "Dsco" ici, mais une suite d'expérimentations pyrotechniques changeant constamment de vitesse, le morceau "Chapters" alternant shoegaze, riff saturé bien gras, mur du son glitchy d'une qualité Dolby Surround et conclusion lancinante retournant au shoegaze. L'hibernation fût longue, et si A Tiny House, In Secret Speeches, Polar Equals ne surpasse pas la bombe absolue que fût VDC, il prouve que Sweet Trip dispose toujours d'un niveau esthétique que seul un petit nombre d'artistes peuvent espérer approcher. (Erwann)

Uniiiqu3

Heartbeats

« Pussy so wet you’ll drown in it », non ces mots salaces ne sont pas le fruit d’un énième tube de Nicki Minaj, Cardi B ou Megan Thee Stallion. Ils sont ceux d’Uniiiqu3, DJ et productrice, autoproclamée reine du Jersey Club, branche cousine de la très influente ghettotech / ghetto house de Baltimore. Tout comme ses consoeurs du rap game, Uniiiqu3 vient renverser la table des codes burnés qui font court dans le Jersey Club pour y poser fièrement ses « attributs », pour rester poli. Cherise Gary, de son vrai nom, fait bien plus que lâcher un manifeste féministe à 130 BPM, elle arrive d’abord et avant tout à retourner un club à grand renfort de claviers vitaminés et de basses ronflantes que ne renieraient pas un Dj Assault ou Dj Technics. À l’écoute d’Heartbeats, on ne s’étonne pas d’apprendre que le regretté Dj Rashad avait eu le nez assez creux pour la signer sur son label Lit City Trax. Si l’objectif premier de ces rythmes reste de faire « shake that ass », Uniiiqu3 a ajouté à cette musique assez rugueuse et fonctionnelle un supplément d’âme en y instillant savamment des doses de R’n’B. Ce léger détail permet d’éviter l’écueil de nombreux EP trop souvent conçus comme de simples empilements de bangers. Belle découverte de l’an 2021, on espère bien retrouver Uniiiqu3 et son dirty talk en 2022 pour nous régaler à nouveau. (Bast)

Tropical Fuck Storm

Deep States

Sombre et psychédélique, c'est la vie que Tropical Fuck Storm a décidé de mener. Chaotique si on y regarde mal, leur musique recèle pourtant un bordel intelligemment décousu. Quelque chose d'intense où tout grince et se tortille dans une chorégraphie parfaitement cohérente. À ce petit jeu, Deep States composé pendant la période d'isolement qu'on vient de traverser - ou que l'on continue de traverser, on ne sait plus vraiment - semble aller un cran plus loin encore que tous les albums qui le précèdent. Car, si à tout ce qu'on vient de décrire, vous ajoutez la folie et la perte de sens, on n'est pas loin d'un attentat auditif pour le commun des mortels. Sauf que dans les mains de Gareth Liddiard, Fiona Kistchin, Lauren Hammel et Erica Dunn, ces ingrédients donnent un cocktail aussi abrasif qu’accrocheur. Ce qui fascine dans les albums de TFS, c'est ce savoir-faire qui mène une création apparemment en roue libre vers une forme plus que convaincante. En poussant chaque fois leurs albums un peu plus loin dans la niche qu'ils se sont créés, le quatuor cultive un penchant pour l'étrange et le décalé. Une bizarrerie qui infiltre chaque couche et chaque détail de leurs morceaux jusqu'à les rendre aussi denses que captivants. Un peu à la manière de Sleaford Mods, l'univers est identifiable, mais à aucun moment il n'est figé. Comme ses prédécesseurs, Deep States échappe à toute catégorisation. "G.A.F.F." puise dans le punk autant que dans le funk, "Suburbiopia" ou "Bumma Sanger" naviguent dans un univers industriel oppressant et "Legal Ghost" pourrait sans forcer être qualifié de ballade désenchantée. Expérience éprouvante et salvatrice, l'écoute de Deep States confirme l'incomparable talent de TFS à donner un sens au chaos ambiant. (Quentin)

Felicia Atkinson & Jefre Cantu-Ledesma

Un hiver en plein été

« Objets mélancoliques » épelaient les morceaux de Comme un Seul Narcisse, premier disque de Felicia Atkinson et Jefre Cantu Ledesma. 5 ans plus tard, c’est toujours avec ce même sentiment de tendre amertume que l’on retrouve le duo franco-américain pour leur troisième opus. Enregistré à l’été 2019, Un hiver en plein été porte bien mal son nom et fait en effet résonner un piano qu’on croirait sorti de Twin Peaks, retrouvé noyé dans les nappes de synthés et les bris de voix. Ajoutez à cela field recordings, échappées musique concrète et quelques incursions quasiment ASMR, et vous obtiendrez une (très) belle surprise des musiques obliques de la fin d’année 2021. Un disque jamais totalement ambient, sauf sur cette très belle piste finale, et avec toujours ce sens de l’étrangeté et de la mesure qui caractérise bien les deux protagonistes. Si Un hiver en plein été est peut-être relativement mineur à l’échelle de leurs discographies (permettez-nous de recommander The Flower and The Vessel pour l’une, et In Summer pour l’autre), il reste absolument idéal pour accompagner la torpeur post-fêtes de fin d’année et transfigurer nos errances quotidiennes. (Come)

Joy Orbison

Still Slipping vol. 1

D’où viendra la prochaine mutation de la musique anglaise ? Difficile à dire, mais quelque chose nous dit que les coups de butoir assénés à la culture club joueront un rôle. La preuve de ce qu’on avance, on l’observe dans le lent glissement de la musique électronique britannique vers des rythmes martiens et du sound design qui a la couleur de ces jours moroses – tout en gardant en tête cet objectif d’avoir toujours dix ans d’avance sur le reste du monde. C’était déjà le cas sur le très bon EP de Renslink, paru sur la toute nouvelle structure de Brice Coudert et Teki Latex. Et c’est encore plus vrai sur le premier album de Joy Orbison, qui troque son statut de machine à danser des années fastes du post-dubstep pour proposer sur Still Slipping Vol. 1 une musique couleur béton à l’ADN UK indéniable : loin des pistes de danse, le son est plus contemplatif, mutant et personnel. Un disque qui, malgré l’omniprésence de ses rythmiques héritées du 2 step et du garage, se prête davantage à une balade pluvieuse dans l’East London qu’à une rave illégale dans un hangar de Battersea. Le résultat, c’est un disque vaporeux, extra-terrestre, qui ne laisse pas le doute sur le public qu’il vise : ces gens qui ne se sont jamais tout à fait remis du Untrue de Burial et du Blonde de Frank Ocean. (Aurélien)