Sans revenir sur tous les bouleversements que la pandémie a provoqués dans le secteur de la musique, force est de constater que notre dynamique d’écoute – toute personnelle – s’est elle aussi modifiée au cours de l’année 2021 : bien plus qu’une boulimie réconfortante de nouveautés, nos oreilles ont davantage cherché des shoots efficaces de consolation, au travers d’œuvres qui allaient pouvoir livrer avec force, constance et certitude, quelques doses de satisfaction concentrées par voie intra-auriculaire.

Si certains sont alors tombés dans la nostalgie des classiques, d’autres se sont noyés dans une poignée de disques qui ont moins marqué par leur fraîcheur un moment de l’année, qu’ils sont devenus des compagnons de route vers le reboot que nous attendons tous, vers un retour à la normal, vers un mieux ; une projection salutaire dans un ailleurs fait de vie et de vibrations intenses.

Nous avons donc volontairement décidé d’arrêter notre listing à 20 titres d’albums ; 20 disques qui ont su bousculer nos âmes dans cette léthargie ambiante ; 20 œuvres qui ont été perçues par la rédaction comme des nécessités. Chacune de celles-ci a été envisagée et sélectionnée à l’aune des autres productions du même genre, appartenant à la même fratrie ; ne vous étonnez donc pas de certaines absences que viendra fièrement combler notre top singles.

Exit les photographies d’un temps, l’onanisme des classements ou les cartes postales d’un millésime. Il ne s’agit de trouver ici que de la frappe, digne de vous rappeler que l’extase est encore possible, et que dans certains cas – comme celui de notre numéro 1 – la qualité met toujours tout le monde d’accord.

#20

Gustaf

Audio Drag For Ego Slobs

On a trébuché par hasard sur Gustaf au début de l’automne sans s’imaginer que leur premier album allait prendre autant de place dans nos petits cœurs. Monté à la va-vite sur les cendres d’un groupe qui n’a jamais réellement décollé, cette formation de Brooklyn a déboulé avec force et fracas en amenant de la fraîcheur dans un genre maintes fois essoré par d’autres, souvent avec beaucoup moins de conviction. De ESG aux Slits en passant par les B52’s, Gustaf compresse dans ses bagages toutes les références ayant réussi à pousser le plus hostile des punks sur le dancefloor, sans se prendre trop au sérieux ni se reposer sur du recyclage facile. Voilà un premier album qui méritait certainement son coup de lumière avant que cette année crapuleuse ne tombe à jamais dans l’oubli.

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#19

La Grande Folie

San Salvador

Hérauts d’un renouveau occitan, les 6 membres de San Salvador, du nom du petit village de Saint Salvadour, en Corrèze, connaissent par cœur le répertoire local. Mais ces trois hommes et trois femmes en livrent maintenant leur propre version, pour voix et percussions. Rien d’autre. On peut penser à Steve Reich ou au post-rock face à ces titres extatiques et minimalistes, où le sens des mots se perd dans la transe. Mais surtout, la musique de San Salvador jaillit directement de l’âme, sans filtre. Sur des morceaux dépassant les dix minutes, avec une intensité démente mais aussi une mise en place parfaite, il n’y a plus de place pour l’individualité, ou même le collectif. Il ne reste que la pure énergie de la musique, à laquelle ils s’abandonnent dans un geste de pure confiance, les uns envers les autres, mais aussi envers ce qu’ils créent ensemble. C’est tout le sens de la modernité : non pas l’ajout de gimmicks récents, mais la compréhension de ce qu’il y a de contemporain dans la tradition. On attend de savoir avec quoi ils pourront enchaîner, car la barre est très haute.

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#18

We Are Always Alone

Portrayal of Guilt

Très belle année pour les Texans de Portrayal of Guilt qui ont profité de l'absence de tournées pour sortir deux excellents albums en 2021. Si Christfucker paru en novembre sur Run for Cover Records nous a bien secoué, c’est surtout son prédécesseur, We Are Always Alone, qui a frappé un très grand coup. Sorti en mars, ce deuxième essai est fascinant de maîtrise et d’innovation. Entre hardcore, screamo, black metal, et powerviolence, il est avant-gardiste tant il rompt toutes les barrières de genres avec une aisance folle. Et comme toutes les bonnes claques qu’on se mange dans la gueule, celle-ci sait se faire rapide et précise quand il le faut, grâce notamment aux plans de batterie fous de James Beveridge et les accélérations de tempo qui sont légion ici. A l’image de cette année finalement, We Are Always Alone est tempétueux dans son déroulement, imprévisible dans ses destinations et sombre dans ses intentions. Savoir se montrer consistant ou novateur sur le long terme est une entreprise complexe mais Portrayal Of Guilt possède déjà toutes les cartouches pour continuer de bâtir une formidable discographie - le genre qui pourrait, à ce rythme, adéquatement accompagner le déclin de notre civilisation.

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#17

PICTURA DE IPSE : Musique Directe

Hubert Lenoir

Faire de l’avant-gardisme tout en restant pop, faire grandir son auditeur en partageant avec lui ses plus grands délires musicaux, voici certainement le crédo que Hubert Lenoir partage avec ses idoles Prince et Kanye. Pourtant, le pari n’est pas simple à relever sur PICTURA DE IPSE: Musique Directe, second album du Québecois qui n’a pas vraiment de points communs avec l’extravagance glam-rock de son précédent LP. Parfois foutraque et déroutant, ce projet aux jolies rondeurs se plait à nous glisser souvent entre les mains. Mais heureusement, jamais il ne nous échappe grâce à un sens de la mélodie et du refrain qui fait souvent mouche, et une personnalité envahissante certes, mais jamais exaspérante. Bref, le disque le plus parfaitement imparfait de 2021..

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#16

Everything Tasteful

Lala &ce

« Nul ne peut retenir le temps, pour l’amour, il s’arrête parfois ». Si cette phrase ne sort pas d’Everything Tasteful mais de la tête de Pearl Buck, première femme lauréate du Pulitzer, ses mots croisent deux thèmes chers à Lala &ce et résument parfaitement le rapport charnel et temporel qu’elle entretient avec la musique. Avec Everything Tasteful, la lyonnaiso-ondonienne pousse le potard de la lenteur par-delà les capteurs, dans les ondulations presque imperceptibles de ses vocalises et l'effacement complet des minces frontières de l'amour, de la sexualité et du plaisir. Le son avant les mots, Lala &ce est pourtant toujours en train de devenir, et maintenant d'être, une des figures majeures du rap français.

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#15

Comfort to Me

Amyl & the Sniffers

Mais quelle formation à guitares australienne allait donc finir dans notre top ? Les stakhanovistes King Gizzard and the Lizard Wizard, les bresoms Tropical Fuck Storm, ou la plus calme Courtney Barnett ? Perdu : c'est Amyl and the Sniffers qui, avec leur valise de riffs, leurs mulets, et leur haleine de cendrier froid, représentent le meilleur du rock aussie de 2021. Mené d'une main de fer par la brailleuse Amy Taylor, le groupe balance du punk bas du front piochant parfois dans le hardcore, saupoudré d'une esthétique garage qui donne encore plus envie de jouer au jeu du glaçon, ainsi que de délicieux solos permettant à tout un chacun de reprendre une gorgée de bière tiède (le délice putain). Grâce à la production de Nick Launay (Nick Cave and The Bad Seeds ou IDLES), la puissance du groupe se raffine sans se retrouver compressée : les riffs tapent plus fort, mais les (légères) subtilités se font mieux entendre et apportent un peu de variété, certains morceaux se rapprochant dangereusement du territoire des bangers ("Security", "Guided By Angels"). Mais au-delà de tous ces éléments, da real MVP est sans conteste Amy Taylor. Ses éructations abordentles injustices de la société australienne, le manque d'amour, ou la peur de rentrer seule le soir - ajoutant à l'ensemble ce manque de sérieux qu'on pouvait lui reprocher par le passé. « If they don’t like you as you are / Just ignore the cunt », voilà le doigt d'honneur le plus jouissif de 2021.

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#14

Tranche de Vie

Souffrance

Dans l’univers des memes, le fameux « That Escalated Quickly » lâché par Will Ferrell dans Anchorman pourrait parfaitement symboliser l’année 2021 du rappeur Souffrance. Un freestyle dantesque à Skyrock en avril, un album impeccable en mai, une participation au projet Classico Organisé de Jul et une interview sur Clique pour clore l’année. Pour un mec inconnu du grand public début 2021, avouez que ça a sérieusement de la gueule. Un sacre qui contraste avec son vécu, raconté sur Tranche de Vie. Car Souffrance n'est pas du côté des vainqueurs, lui se place plutôt du côté des vaincus. Mais pas de ceux qui se laissent marcher sur la tronche, non. Le rap nerveux de Souffrance pourrait être la dernière patate de l'ouvrier dans la tronche de ce fumier de RH qui vient lui annoncer la fermeture définitive de son usine. Le « retour du réel » diront certains. 15 piges que le bougre rappe dans l'ombre, on comprendra dès lors que les 20 titres de ce premier album ne suffiront pas à purger toute la rage enfouie et accumulée durant toutes ces années. Dans cet ode au boom-bap à l'ancienne, pas de morceaux pour reprendre son souffle avec des mélodies sucrées, Souff' est venu pour repeindre ton intérieur en noir du sol au plafond. Souffrance aka MC Soulages.

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#13

SOUR

Olivia Rodrigo

2021 nous a gâté avec la confirmation de deux artistes : Lil Nas X et Olivia Rodrigo. Que cela fait plaisir de voir des one hit wonders délivrer de véritables albums ne reposant pas seulement sur un single au succès planétaire. Si le premier a mis de la pop dans son rap tout en gérant une campagne marketing phénoménale, l'ancienne star Disney a elle confirmé que ses talents de songwriter ne se limitaient pas au déjà trop entendu "Driver's License". Si les paroles ne content - spoiler - que d'adolescentes histoires d'amour à base de trahisons et de regrets, c'est plutôt la capacité de proposer autant de refrains et couplets mémorables qui impressionne, et ce quel que soit l'habillage choisi. On alterne ainsi entre furie indie digne des 90's, les ballades midtempo langoureuses, ou même la confirmation que la nostalgie pour le début des années 2000 est là pour durer avec ce foutu banger qu'est "Good 4 U". Olivia Rodrigo varie de la même façon sa performance vocale, combinant les murmures de Billie Eilish, les harmonies vocales de Lorde, et le songwriting de Taylor Swift. Créer le refrain de 2021, mettre un gros coup de pied au cul de la pop mainstream, le tout en ramenant les guitares pleines de distorsion ? C'est clair, SOUR demeure l'un des meilleurs débuts d'une autrice-compositrice-interprète pop de ces dix dernières années.

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#12

Fire

The Bug

Sur ce disque qui boucle une trilogie entamée en 2008, London Zoo, The Bug reste fidèle à lui-même : en prenant pour point de départ l'état du monde qui l'entoure (il n'a pas donc pas dû forcer son talent en 2021), Kevin Martin produit une nouvelle B.O. de l’apocalypse à venir, et dont la source d’inspiration principale reste cette culture londonienne du riddim et du soundystem. Partant de là, il produit une concoction à base de ragga, de dub(step), de dancehall et de hip hop, et il invite quelques voix amies à venir maximiser le potentiel de sa petite entreprise de destruction massive. La formule est plus instable que la santé mentale de Francis Lalanne, pourtant rarement Kevin Martin ne semble l'avoir autant maîtrisée que sur Fire, disque total qui le voit pousser sa vision jusque dans ses derniers retranchements. On aurait vraiment aimé qu'un disque comme le Day/Night de Parcels soit la parfaite incarnation des douze mois écoulés, mais pas de bol pour l'humanité cuvée 2021, c'est dans Fire qu'elle peut observer son plus mauvais profil.

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#11

Fabric Presents Overmono

Overmono

3 EPs farcis de bangers pour leur propre label Poly Kicks ou le mastodonte indie XL Recordings, une collaboration avec Joy Orbison ou des remixes pour Thom Yorke et Four Tet, un passage remarqué pour la série Essential Mix de la BBC et un mix pour l’institution londonienne Fabric: impossible d’échapper à la machine Overmono en 2021 pour tout amateur de musiques électroniques qui se respectent.
Ce mix pour le club londonien est certainement le point culminant de ce que l’on espère être une « année charnière » dans la carrière des deux frangins Truss et Tessela. En 60 minutes, Overmono nous montre sa capacité à digérer 30 ans de culture club britannique pour en recracher un produit extrêmement digeste et surtout très efficace. La véritable force de ce mix, c’est de parvenir a provoquer un sacré rollercoaster émotionnel, et surtout à nous faire voyager à travers les genres et les époques avec une aisance déconcertante. On ressort avec l’impression que techno, UKG, dubstep et breakbeat sont des genres qui ont toujours été pensés pour cohabiter paisiblement. God Bless Overmono.

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