Comfort to Me

Amyl & The Sniffers

ATO Records  |  2021
8 / 10
par Gwen  |  le 5 octobre 2021

On a beaucoup ironisé sur leurs nuques longues et leur dégaine de cendrier froid. Les Australiens eux-mêmes avaient du mal à prendre au sérieux leur auto-proclamé « pub punk » qui servait surtout à vidanger leurs infortunes de chiens errants. Leur premier album donnait dans l’énergie brute et le saccage de bar sans beaucoup plus de réflexion et soyons francs, cela suffisait amplement à nous satisfaire, leurs performances live achevant de convertir les sceptiques jusque dans le fond de la salle.

Depuis, trois ans se sont écoulés dont deux d’immobilisation forcée, de frustration et de remise en question. Une période d’éloignement durant laquelle Amy Taylor - puisque c’est surtout elle dont il s’agira ici, la blonde portant ses Sniffers à bout de bras — aura eu le loisir de se frotter à d’autres tribus telles que les Viagra Boys, Sleaford Mods ou Tropical Fuck Storm, ce qui lui a permis de rester alerte en attendant de pouvoir remonter sur scène.

Si elle a toujours fait preuve de confiance en elle - ou en tous cas, c’est ce que son attitude tendait à nous faire croire —, la Taylor que l’on récupère aujourd’hui a pris les commandes d’un char d’assaut, embarquant avec elle ses trois acolytes qui n’ont pas l’air de beaucoup protester. Son regard est devenu plus incisif, ses positions plus engagées et son écriture infiniment plus féroce.

Réveillée de sa torpeur apolitique par la gestion désastreuse des autorités lors des incendies survenus début 2020, Amy quitte enfin son comptoir de bistrot pour essayer de définir sa petite place dans le vaste monde et s’attaquer de plain-pied aux injustices qui criblent la société australienne ("Capital"). Qu’importe les maladresses, sa sincérité est indiscutable.

Dans un registre plus personnel, "Knifey" sonne comme une relecture résignée du "Nameless, Faceless" de sa compatriote Courtney Bartnett : « All I ever wanted was to walk by the park / All I ever wanted was to walk by the river, see the stars / Please, stop fucking me up / Out comes the night, out comes my knifey / This is how I get home nicely ». Taylor y formule à la perfection cette anxiété irrépressible qui parasite la tête de chaque femme lorsqu’elle doit rentrer chez elle la nuit tombée. S’imaginant une seconde en justicière impitoyable, la lame à la main, pour finalement admettre qu’elle n’aura probablement pas le courage d’aller au bout de son geste. Tout est dit en un minimum de mots.

Elle parle également d’amour, sans fleurs ni rubans. Taylor n’est pas du genre à donner dans la métaphore sucrée. Ses espoirs et ses déceptions, elle les place dans un tir groupé de punchlines qui privilégie la justesse au style. « I’m Not looking for trouble, I'm looking for love / Will you let me in your hard heart? / I swear I'm not that drunk » implore-t-elle sur "Security".

Et si Amy Taylor était-elle devenue la fameuse « Queen of the Neighborhood » encensée par Kathleen Hanna il y a presque trente ans ? Une jeune femme qui se tient la tête haute et dont on voudrait être la meilleure copine. Une jeune femme dont on ne peut que jalouser le lâcher-prise et la hargne mais qui ne craint pas d’exposer ses failles dans la foulée.

Les sujets traités ont beau être plus sensibles, il n’en va pas de même pour la bande-son... et c’est tant mieux. Nous voilà à nouveau terrassés en moins de 35 minutes avec des riffs qui donnent envie de distribuer des coups de boule et un rythme qui teste nos limites cardio. En embauchant Nick Launay à la production (Nick Cave and The Bad Seeds, IDLES, Arcade Fire…), le groupe prenait le risque de passer son punk rugueux à la brosse à reluire. Il n’en est rien puisque l’Anglais a bien assimilé les consignes : de la puissance et du volume mais surtout pas de dégraissage. Les gaillards peuvent donc continuer à expédier leurs refrains et à déballer leurs solos en toute quiétude.

L’air de rien, Comfort to Me fait passer Amyl & The Sniffers de la catégorie « groupe à suivre » à celle de « groupe sur lequel on va pouvoir compter ». Et « If they don’t like you as you are / Just ignore the cunt » (probablement déjà imprimé sur un t-shirt de leur prochaine livraison de merch).

Le goût des autres :