Les Ardentes By Night

Liège, le 10-07-2008 | par Simon le 10-07-2008

Si cela fait maintenant trois belles années que le festival des Ardentes baigne dans un plébiscite généralisé, c’est peut-être aussi pour les belles et longues soirées de musiques électroniques que l’événement a à nous proposer tout au long de ces quatre journées annuelles. Vu qu’il serait dommage d’arrêter l’entreprise en si bon chemin, le festival nous avait une fois de plus concocté un programme qui valait largement le détour. Dans sa volonté de proposer un contenu aussi large dans son orientation que pointu dans la sélection, les quatre jours ont vibré au son des plus grosses pointures du genre, bien aidé ma foi par d’agréables surprises.

Et ce qui s’apparentait à une soirée d’ouverture n’a pas eu à rougir de ces précédents éloges. Premier effort (et non des moindres) de Trentemoller qui ouvre les festivités électroniques sous un ciel plus que menaçant. Le Danois prend directement la foule par les hanches pour une longue introduction deep et mentale qui aboutira sans plus de peine sur un « Take Me into Your Skin » vibrant de détails enfouis entre des infrabasses polaires et arides. Le ton est donc donné : résolument soigneux dans sa manière d’approcher la piste par ses contours electronica, Trentemoller fait claquer les nuances avec un talent sans pareil pour séduire à chaque instant dans une prestation s’apparentant à un live travaillé (tout bonus donc pour des spectateurs qui s’attendaient certainement à un dj set rigide). Et quand ce son dub et langoureux pourrait s’avérer indigeste, le maître aligne sans plus attendre un remix malin et furieux dont il a, plus que les autres, le secret. La météo apocalyptique n’y changera rien, le site tout entier vient de trouver son idole d’un soir. Son secret ? Une bonne dose de tech-house progressive, une touche de dub et une larme de minimal pour asseoir définitivement un talent qui n’est pas prêt de s’éteindre.

Le climat redoublant de mauvaises intentions, je vérifie la bonne tenue de ma fermeture éclair afin d’assister au dj set d’une autre pointure dans les meilleures conditions (ou les moins pires c’est selon) : Laurent Garnier pour son grand retour. Parler d’un grand retour est un bien grand mot car le Français n’a jamais vraiment quitté le spectre de la scène techno, mais le changement de label de ce pionnier (sur Innervisions désormais) avait suscité en moi de nouvelles attentes qu’une prestation mémorable se devait de confirmer. Trois heures de présence qui ne laisseront pas à mes yeux un souvenir impérissable pour un grand bonhomme comme lui. En effet, si le sieur Garnier se permet de distiller avec rigueur un son très correct, les surprises ne seront pas légion dans un dj set quelque peu dirigiste. Plus même, atterré de voir Laurent Garnier mixer sur une collection (impressionnante) de disques gravés (genre de bassesse que je concevais uniquement dans le chef de la scène eurotrash), rien ne pouvait plus justifier ma présence sur place. Rien sauf une chose, un évènement inattendu qui était de nature à me rendre le sourire : une session d’une bonne demi-heure de dubstep/grime à s’en démettre les lombaires. Skream, Headhunter, Benga : tout y passe pour assurer un interlude qui, à tort de sauver ma fin de soirée, aura eu le mérite de conserver l’image d’Épinal dans laquelle j’avais conservé Garnier au creux de ma boîte à souvenirs, à savoir subversif quand il le faut et fier de ses origines musicales (qui ne le serait pas à sa place).

Le deuxième jour se profilant déjà à l’horizon, je priais intérieurement afin que le ciel se montre plus clément d’une manière générale. Mais le mauvais sort semblait s’abattre à nouveau sur moi au vu des trombes d’eau régulières qui nous tombaient dessus tout au long de la soirée. Le choix cornélien entre les prestations du soir était donc rendu autrement plus difficile que la veille, je choisis donc de laisser parler mon instinct au moment de faire les choix cruciaux de cette soirée. J’ouvris donc ma soirée avec le concert de Chloé, dépositaire émérite (et fidèle) du label Kill The Dj. Mes attentes dans la belle Française se sont vite vues confirmées avec un mélange savamment dosé de techno épileptique, sombre sans virer dans l’hermétisme. On se délecte de voir évoluer cette « djette » aussi patiente, qui trouve son aboutissement dans un recroisement des formes raffiné, ne bousculant rien pour laisser évoluer sa musique dans une cohérence et une sérénité déconcertante. Un hall au miroir qui fait penser aux ambiances posées par le dernier album d’Ellen Allien : opaques et pourtant belles et bien animées d’une dimension toute humaine.

Cette soirée qui débutait sous les meilleurs auspices se devait d’être prolongée de manière subtile, notre place devant Booka Shade semblait donc un choix tout indiqué. J'étais bien content de retrouver les Allemands pour vérifier leur bonne santé musicale après la sortie de leur controversé dernier album. Pas de grandes surprises au menu de cette heure passée en compagnie des deux Berlinois, on prend en pleine figure un live rôdé à merveille entre des déferlantes de couches tech-house et des percussions facétieuses (soufflant le chaud et le froid à certains égards). La foule est conquise (et mouillée par ailleurs), et même si rien ne semble dépasser du cadre posé par Booka Shade en début de set, on doit admettre que le professionnalisme des deux compères leur permet de se tirer admirablement bien d’une musique parfois vulgarisée dans sa présentation.

Mais voilà que la pluie refait son apparition, ce qui aura le talent de gâcher la suite des événements, du moins jusqu’à la prestation d’un autre cador du genre : le non moins géant Matthew Dear. Malheureusement arrivé en retard, mon attention ne prendra pas longtemps à prendre le pas sur le ton donné par le génie texan (accompagné pour l’occasion de Ryan Elliott). Fidèle à sa réputation, Matthew Dear dépose avec délicatesse un son techno consciencieux, propose sa musique plutôt que de ruer dans les brancards de manière sauvage. Trop court peut-être, ce dj set me laissera néanmoins sur ma faim, sûrement le signe déjà d’une prestation plus qu’honorable.

Le prodige brésilien enchaînera directement pour une heure plutôt mitigée. Est-ce l’heure avancée (et donc le nombre de bières qui s’en suit) ou l’approche plutôt fermée du producteur qui aboutira à ce résultat, toujours est-il que la prestation ne transcende pas grand-chose sur la longueur. Les ambiances se refroidissent à mesure que les titres passent, et le reste ne fait que suivre cette progression linéaire et quelque peu ennuyeuse. On est donc loin des foules en délire provoquées par le producteur au cours de ses passages réguliers en Belgique (I Love Techno notamment). Passablement refroidi par cette plaisanterie de mauvais goût, M.A.N.D.Y aura bien du mal à remonter mon moral bien en-dessous du niveau de mes chaussettes (et ceci malgré un visuel titanesque).

Troisième et dernier jour déjà de mon épopée électronique, cette soirée sera définitivement marquée par l’approche hautement addictive des deux dj Food & DK. Dignes pionniers d’un mash-up appliqué et diablement précis (à l’instar des 2 Many Dj’s), les deux représentants de Ninja tune amènent avec eux un petit bout d’Angleterre en proposant une teinte plus underground directement inspirée par les bas-fonds de la banlieue londonienne (drum’n’bass, dubstep). Des incises tellement bien placées que la jungle ou le dub 2-step semblent couler de source dans ce bouillonnant magma d’influences. La foule est survoltée et l’ambiance brûlante. De Skream à Daft Punk, la prestation est habilement menée et laisse pantois de technicité. Attendue avec impatience par les chroniqueurs de Liability, l’arrivée en scène de The Presets marquera les esprits par un son fort et une poignée de singles imparables. La foule reprend à tue-tête les refrains fièvreux de « Are You The One », « Down, Down Down » et même du dernier single pachydermique « My people », preuve s’il en est de l’accueil chaleureux du nouvel album des Australiens par la populace en présence. Un set qui se trouve largement à la hauteur de nos espérances et qui consacre le fait que The Presets est définitivement de ces formations à déguster en live.

Alors que la fin de soirée se profile à l’horizon, un dernier effort était néanmoins à fournir pour honorer la venue des Italiens de Crookers, dernier effort qui s’annonçait meurtrier au vu des prestations que les deux lascars ont l’habitude de lâcher tout autour du monde. Et les Crookers ne manquent pas à leur réputation d’indomptables machines à danser, laminant sans vergogne un son putassier au possible. Le son travaille dans une telle grossièreté que le mauvais goût en redevient amusant, l’insouciance de leurs frasques étant de cette manière bien plus sympathique que celles de leurs compères français de manière générale. Une heure après, mes jambes croulent sous le poids de ces décharges euro-trash. Je rentre chez moi fourbu, mais heureux. Encore une édition de qualité pour ces Ardentes électroniques.

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