The Next Day

David Bowie

Columbia  |  2013
7 / 10
par Michael  |  le 9 avril 2013

Clarifions les choses : ceci n’est pas une chronique du dernier album de David Bowie. Le dernier album de David Bowie s’appelle Reality et il est sorti en 2003.

Deux raisons à cette assertion. La première est le choix de l’utilisation de la première personne du singulier sur nombre de morceaux et le traitement de thèmes dont il faudrait être sacrément dyslexique pour ne pas faire le rapprochement avec certains événements récents ou plus anciens de la vie de leur auteur ou de ses alter égo. Car même si Robert nous a déjà très souvent parlé de lui, ça n'a jamais été avec autant de dénuement ni aussi directement, sans détours ni métaphores.

La deuxième raison est plus visuelle et allusive, mais, quand on connaît l’importance de l’image et des images dans la carrière de Bowie, loin d’être anodine. The Next Day est le seul album de Bowie sur lequel son visage n’apparaît pas. Ici il disparaît, comme sur le dos de la pochette d’Aladdin Sane préfigurant déjà la disparition de Ziggy en représentant la superstar fantasmatique évidée, uniquement dessinée par ses contours.

Quand on a construit sa carrière sur nombre de préceptes du postmodernisme, ce geste de détournement purement postmoderne réalisé par Jonathan Barnbrook s’applique à Bowie lui-même, un geste par lequel l’artiste se fait disparaître pour laisser la place à un élégant inconnu de 66 ans que l’on côtoie depuis si longtemps sans jamais l’avoir réellement connu.

The Next Day est donc un album de David Robert Jones sur David Bowie. A partir de là, on peut juger plus clairement les choses et les morceaux qui composent ce disque même s’ils restent indissociables de la figure mythique qu’est Bowie. Car après nous être abondamment replongé dans la discographie, les lectures, les vidéos consacrées à l’artiste, il s’en dégage plus que jamais cette impression d’insaisissabilité.

Tout le monde y est allé de sa glorification (momification?) de l’icône, en disant plus ou moins du bien de cet album, mais au final jamais de mal. Pourquoi ? Simplement parce que l’album est bon ? Non, ça se saurait si la critique était purement désintéressée et seulement motivée par une approche subjective d’une certaine objectivité, ou comment imposer le diktat du bon goût à autrui sous couvert d’un savoir qui n’est souvent que trop fortement imprégné par l’air du temps.

Mais Bowie est un cas à part, devenu inattaquable. De plus, sa musique et toute la symbolique qu’elle génère irriguent depuis maintenant plusieurs décennies le monde musical, débordant largement celui-ci pour finalement être devenu un phénomène culturel rampant, souvent invisible ou non explicite, mais terriblement présent, qui plus est depuis la - relative - disparition médiatique de l'intéressé.

Une fois n’est pas coutume, et puisque tout ou presque a déjà été dit sur cet album, permettez donc à votre humble serviteur de vous raconter une petite histoire qui correspond assez à ce que représente Bowie pour beaucoup et en dit long sur cette fameuse présence « invisible ».

Peut-être certains d’entre vous qui ont également perdu nombre d’heures de leurs jeunes années à s’abrutir devant un écran de télévision dans les années 90 s’en rappellent. Il y avait un épisode d’Hélène et les Garçons dans lequel le Cri-Cri d’amour de ces pisseuses faisait un rêve. Dans ce rêve il entendait une chanson, un vrai tube en puissance pour le groupe des garçons et pour lequel il va se torturer les méninges en essayant de retrouver l’air ou les paroles. A la fin de l’épisode, il y arrive, mais il s’agit du « Yesterday » des Beatles, ce qui lui vaudra moult moqueries de ses camarades, rires enregistrés à l’appui.

Et bien figurez-vous qu’il est arrivé la même chose à votre serviteur avec Bowie. A une lointaine époque où mon ignorance résumait pour moi Bowie à « Let’s Dance », un brushing improbable et des costumes à épaulettes et pantalons à pinces, j’ai rêvé une nuit d’un morceau gigogne avec une mélodie formidable mais que je n’ai pas réussi à me rappeler sorti des limbes d’un sommeil inspiré. Restait juste la sensation d’avoir touché un instant de grâce musicale, comme on en vit si peu dans une vie de médiocre musicien. Ce n’est que plus tard en entendant « Space Oddity » sur une compil de singles que la révélation a eu lieu.

Chose formidable que le cerveau et l’inconscient. Ayant sans aucun doute entendu de manière fortuite le morceau, il était ressorti sans doute déformé et reformé au creux des bras de Morphée. S’en est suivi une période de longue immersion dans l’œuvre protéiforme et aux longues ramifications de l’Homme qui venait d’ailleurs, une période qui virera rapidement à la monomanie obsessionnelle. Et une suite de rendez-vous manqués à vous déchirer le cœur (concert raté de peu à l’Olympia, puis annulation de la tournée Reality, qui nous aurait enfin permis de toucher du regard et des oreilles le mythe vivant).

Alors, cet album me direz-vous ? Nous non plus nous n’en dirons pas de mal. Pour toutes les raisons hautement subjectives déjà évoquées, mais aussi et surtout car même si Bowie ne nous étonne plus depuis l’incroyable paire Outside/Earthling, il n’en demeure pas moins intriguant. C’est toujours une délectation qui frise l’orgasme d’entendre de nouveau cette voix capable de se tordre, s’étendre, jouer sur tous les registres.

La référence à la période berlinoise plus qu’explicite sur cet album se retrouve également dans le son, ce qui ravit bien sûr le fan lambda. L’atmosphère est crépusculaire, mais un crépuscule euphorique. Bien sûr il est beaucoup question depuis Hours… de la fin, de la vieillesse, de l’identité, du passé, d’une quête de soi qui, on le comprend ici, ne trouvera jamais de réponse. Mais le tout avec une subtilité et une élégance doublées d’une vigueur et d’un enthousiasme qu’on n’aurait pas nécessairement attendus. Car Bowie (bien avant Arcade Fire) a toujours été le champion de la chanson-hymne, capable de vous pondre des morceaux gorgés d’adrénaline sur les thématiques les plus sombres. Ou comment le mal peut stimuler et décupler l’inspiration et l’envie d’en découdre avec la vie.

Une autre chose est certaine à l’écoute de cet album, et c’est peut être celle qui nous rassure le plus : Bowie a de tous temps été décrit comme un personnage froid, cynique, calculateur, égocentrique, souvent associé à la figure du vampire. Or, et même si une fois de plus le plan com de l'album s’est révélé d’une redoutablement intelligent et efficace, peu de musiciens auront réussi être aussi honnêtes avec leur public.

Et on comprend maintenant que David Robert Jones, à travers une quête existentielle sans fin, a toujours cherché à la fois à se cacher et se livrer corps et âme à son public et à son art dans un refus de l’aliénation.

Impossible de dire si The Next Day constitue un épilogue, une postface ou une simple annotation, mais il y a fort à parier que son auteur a encore plus d’un tour dans son sac.

Le goût des autres :

note : 77/10Jeff note : 66/10Amaury L note : 66/10Maxime