Minuit Dans Tes Bras

Michel Cloup Duo

Ici d'ailleurs  |  2014
9 / 10
par Maxime  |  le 24 février 2014

Petite mise en contexte, pour ceux qui débarquent: Michel Cloup, artiste toulousain extrêmement talentueux et injustement méconnu, fut la tête pensante de feu-Diabologum, groupe qui secoua le rock français dans les années 90 avec trois albums dont l'abrasif Le Goût du Jour et surtout le culte #3. A l'époque, Diabologum introduisait cette façon de scander sur la musique, de cracher les mots, une technique qui fait maintenant les beaux jours de Fauve*. Cloup est revenu en 2011 aux côtés du batteur Patrice Cartier, son complice depuis le groupe Expérience (combo qui fait le lien entre la période Diabologum et nos jours). En duo ils ont sorti Notre Silence, un disque brut au succès d’estime aussi considérable que le bonhomme reste aujourd'hui confidentiel. Après deux 45 tours en 2013 annonçant un nouvel opus, c'est en ce début d'année que déboule Minuit dans tes bras.

Notre Silence était toute en rage contenue, guitare qui bout mais n'explose jamais (écouter "Cette Colère", morceau de frustration à s'en bouffer les joues de l'intérieur), et très centré sur Michel Cloup. D'ailleurs à l'époque le binôme se nomme Michel Cloup (Duo). En 2014, exit les parenthèses, c'est en vrai binôme complémentaire que les complices reviennent. Cartier prend de l’ampleur, élargissant son rôle de support du guitariste/parolier, faisant dialoguer ses fûts avec la six cordes, lui répondant et lui indiquant même la voie par moments. Finie la retenue du précédent effort, Minuit dans tes bras est un disque de furie nocturne, et le titre éponyme qui ouvre le bal illustre cette nouvelle dimension tout autant que la prééminence retrouvée de la rythmique.

Le propos quant à lui est sombre, tout au long d’un album qui évoque l'amour par son côté le plus noir, le risque de le perdre et l'impossibilité probable de le faire durer. La hantise de vieillir n’est pas loin non plus ("Ma vieille cicatrice", "Nous vieillirons ensemble", décidément que de vieux dans ces titres), elle rôde de morceau en morceau et provoque la fuite en avant ("Sortir boire et tomber"). Même si Cloup se défend d'écrire des chansons sur lui-même, on sent qu'il a mis toutes ses tripes dans ses textes. Les presque trois minutes contenues et instrumentales de "Coma" au milieu du disque calment à peine le jeu. La production est épurée jusqu'à l’os et les solos de guitare sont de toute beauté, redonnant leurs lettres de noblesse au genre (on vous renvoie ici vers le final de "Ma vieille cicatrice").

"Minuit dans tes bras, part 2", est le moment de bravoure de l'album, démarrant par un long instrumental en crescendo, presque post-rock, avant de se conclure sur un monologue de Françoise Lebrun, celle-la même qui interprétait le dialogue du film de Jean Eustache La Maman et la Putain retranscrit sur #3 il y dix-huit ans. Une belle manière de boucler un cycle. "Nous vieillirons ensemble", enfin, est le genre de piste que l'on se passe encore et encore, sans pouvoir s'en lasser. Tout est là, le rythme, la rage, le son, les mots, et cette alchimie qui fait du tout un peu plus que la somme de chaque élément. Une tuerie, tout simplement, pour conclure le plus beau disque de rock que l'on ait produit en France depuis au moins, disons, dix-huit ans?

* Promis cela sera la seule mention de cette comparaison usée jusqu’à la corde par tous les journalistes qui parlent de Fauve et/ou de Diabologum ces jours-ci. A noter que la face B de « J’ai peur de nous », single sorti en juin 2013, soit bien avant l’annonce du titre de l’opus à venir de Fauve, est un morceau intitulé... « Vieux Frère ». Simple coïncidence ou clin d’œil malin des petits frères ?