Location Momentum

Eleh

Touch  |  2010
8 / 10
par Simon  |  le 8 juin 2010

Voilà maintenant quatre ans qu'un personnage des plus étranges est tapi dans l'ombre, s'amusant à réveiller les fantômes du passé tout en fuyant la lumière du jour. On parle de personnage mais il s'agit plutôt d'une vision, d'une coquille qui se voudrait vide et qui voit dans l'anonymat le plus total l'unique moyen de tout ramener à la musique. Son nom de code est Eleh et il ne dévoile rien de l'humain caché derrière lui. Quatre ans pour façonner un personnage aussi prisé c'est court, d'autant plus que notre technomonstre (qu'il soit de sexe masculin ou féminin, seul ou en groupe) n'officie que dans le vinyl au tirage ultra-limité : alors prenez ceci comme un argument de force variable mais il semblerait bien que la place occupée par Eleh soit celle du nouveau pape du drone (au sens médical du terme) analogique minimaliste. Les faits sont décidément de notre côté car cette première réalisation sur CD trouve comme point d'ancrage le label Touch, référence incontestée de la recherche sonore.

Pour être franc avec vous, Location Momentum est un disque âpre et complexe, d'une inertie première à rendre fou n'importe quel défenseurs du maximalisme musical. Car le drone clinique n'est rien d'autre qu'un enchevêtrement sinueux d'ondes superposées sonnant comme un seul cor, haut perché et dérangeant. Une seule onde qui varie. La sédimentation sonore, la technique des couches presque tectoniques devient alors l'œuvre d'une compréhension globale du son, une histoire qui se joue pourtant dans l'infini des nuances. Les pièces sont pachydermiques et le son, joué à haut volume, s'impose en masse comme des monstres à première vue monolithiques, à prendre comme un énorme bloc de granit dans les oreilles. Puis les écoutes passent et le disque grandit encore un peu plus : tout se redéfinit, votre oreille a traqué et débusqué les subtiles variations de tons et Location Momentum devient une pièce chaleureuse. Le monochrome s'est métamorphosé en un autre monochrome, plus vivant, encore plus précis.

Eleh bâtit des contenants et vous laisse libre du contenu : sa musique est un vecteur de pensée, un filtre qui transforme ce qui y passe en des cathédrales sonores hautes et inattendues. La chaleur toute analogique de ses synthétiseurs couplée au gigantisme des ambitions est un premier prétexte pour refuser de considérer l'austérité du drone comme une fatalité, pour ensuite redonner vie et amour à une musique folle de sa paradoxale complexité, chaude et intime derrière l'épais rideau d'eau qui la sépare de nous. Cette musique qui transforme un rien en tout – d'une oscillation au tremblement de terre - et qui récompense la curiosité acharnée en la faisant basculer du côté du secret, sur le terrain des choses qu'on ne partage qu'avec la peur d'être mal compris.

Et si les plus beaux moments du drone analogique ont été pensés et transcendés par la doyenne Élianne Radigue, qui a accompli des miracles sonores au moyen de son synthétiseur ARP des décennies durant, il nous est permis de croire ici en un renouveau du genre, une nouvelle profession de foi qui remettrait le drone dans le domaine du rêve improbable, de la transe non maîtrisée. Les spécialistes en la matière ne s'y sont pas trompés, Eleh est bel et bien un monstre que la modernité se devra de sacrer dans le domaine des musiques électroniques étranges et essentielles. Osez, forcez et soyez récompensés. Amen.