2008-2013 : 50 personnalités à retenir

10.

Booba

Toujours le même débat depuis son premier disque, toujours les même protagonistes. Les anti- et les ultra-fanatiques. Quoiqu'il en soit (et ça vous donnera une idée claire de l'idée que s'en fait une bonne partie de la rédaction), le rappeur de Boulbi a profité de ces cinq dernières années pour devenir un véritable incontournable, un monstre du rap game qui ne compte plus beaucoup d'adversaires. Le duo Ouest Side/Panthéon a fait place à la doublette Lunatic/Futur: une claque en deux temps qui montre le emcee français assumer de manière définitive le programme politique qu'il avait autrefois entamé en compagnie d'Ali. Un rap technique, aux punchline abouties et balancé sur des productions bling bling intouchables. Puis Booba c'est tout le reste: sa marque au goût douteux (quoique) qui cartonne dans toutes les villes de banlieue, sa vie aux States, son clash avec La Fouine (ou plutôt la manière qu'il a eu de le génocider), ses collaborations avec les stars du hip-hop ricain (jusqu'au récent copinage avec Waka Flocka Flame). Tout est énorme, à l'image de ses muscles, de sa vulgarité, et surtout de sa propension à marcher sur le hip-hop français de banlieusards depuis maintenant quinze ans. Il était énorme avant, depuis cinq ans il est juste hors d'atteinte. Le crime parfait.

9.

Modeselektor

Une bande de mecs sympas. Voilà le titre d’un morceau du pénible et oubliable album 3615 TTC, que Modeselektor venait sauver du naufrage avec une production qui a bien résisté à l’épreuve du temps – on ne peut pas en dire autant du troisième album de la bande à Teki Latex. Et aujourd’hui encore, pour beaucoup, la paire Gernot Bronsert / Sebastian Szary, c’est ça : des mecs bien cools qui n’ont pas leur pareil pour foutre le dawa partout où ils passent. On les en remercie d’ailleurs. Et si ces 5 dernières années le groupe ne nous a livré qu’un seul album (Monkeytown), c’est dans les coulisses et sur les chemins de traverse qu’il emprunte qu’il a vraiment marqué son époque : en anticipant l’explosion de la bass music avec le premier album de Moderat, en participant au retour sur le devant de la hype de la techno avec 50 Weapons, en sortant des Modeselektion qui nous ont permis de découvrir un paquet d’artistes indispensables ou en permettant d’exposer au plus grand nombre le travail d’orfèvre du collectif Pfafinderei. Modeselektor, ce sont deux mecs à la street cred béton, et qui ne savent peut-être pas encore que les livres d’histoire de la musique électronique les compteront certainement parmi les grands innovateurs de leur époque dans quelques décennies.

8.

Bradford Cox

Monomania. Avec le titre du dernier album de son groupe Deerhunter, Bradford Cox a résumé son rapport à la musique. Monomaniaque. Cox, à la vie comme à la scène, est prostré sur sa guitare, sur son synthé, il compose, il cherche des sons, il enregistre des cassettes, des albums, il est Deerhunter, Atlas Sound, et d'autres projets dont on ignore encore l'existence. Il promène sa silhouette androgyne, sa maigreur drapée dans une jupe, et nous raconte le monde à sa manière. Lyrique et brutal. Sa voix claire a marqué durablement le monde de l'indie pop, touchant au plus près la perfection avec Halcyon Digest, brillant disque sorti en 2010. Parce que le fourmillement du monomaniaque représente aussi toute une génération, celle qui se couche à 3 heures du matin pour trouver de la musique partout où elle se niche et clique de tumblr en tumblr pour écouter ce qui se fait à l’autre bout du monde. Celle qui a soif de découvrir et d'écouter, fascinée par le petit format pop dont Bradford Cox a le secret, autant que par les longues boucles hypnotiques d'Atlas Sound. Sur le fond comme sur la forme, il est bien le gourou de l'indie rock des années 2000.

7.

Kode9

On a tout dit (ou presque) sur Kode9 lorsqu’il a fallu poser quelques paragraphes sur son Rinse:22 il y a quelques mois: avec Hyperdub, Steve Goodman est à la périphérie de tout ce que la dance music génère comme mutations hautement dansantes. Et pour ça, nul besoin de compter sur une productivité de tous les instants: à l’instar de Modeselektor, le dubmaker n’a qu’un seul effort discographique paru en cinq ans mais ne cesse au travers de ses mixes et de ses choix de patron de label de se poser comme un observateur avisé de tout ce que la bass music, la techno et la house génèrent comme genres bâtards. Et c’est en donnant sa chance à des mecs comme Walton, Ossie ou plus récemment DJ Rashad qu’aujourd’hui le code génétique de la structure anglaise ne cesse d’être aussi polymorphe et moderne, elle qui avait tout pour se cantonner à faire du chiffre sur les seules sorties de Burial ou de Kode9 & The Spaceape. Une prise de risque audacieuse mais jamais opportuniste qui permet à Hyperdub de gagner des points face à ses collègues de DMZ ou Deep Medi, qui restent un peu trop au chevet d'une scène dubstep qui a plus évolué qu'on ne le pense depuis 2007.

6.

Rick Rubin

Rick Rubin, c'est le genre de mec qui n'est pas digne d'une bafouille dans le classement d'un site comme Goûte Mes Disques. Rick Rubin, c'est un bouquin à sa gloire qu'il mérite. A 50 ans tout pile, le producteur américain a passé une bonne partie de sa vie à tripatouiller des boutons dans un studio d'enregistrement, et à transformer des disques déjà bandants sur papier en de véritable monuments. Mais ce qui est extraordinaire, c'est qu'à une époque où le culte de la personnalité n'a jamais semblé aussi inutilement valorisé, la plus belle barbe de l'industrie musicale s'en bat royalement les steaks du cirque médiatique qui entoure pourtant les nombreuses sorties XXL dont il peut revendiquer une partie de la paternité. Et puis Rick Rubin, c'est l'incarnation même du cool, la preuve vivante que cette qualité-là, elle est naturelle et ne s'acquiert pas en suçant la teub d'un rappeur de seconde zone ou en racontant des couilles sur Twitter à longueur de journée. Sur la période 2008-2013, Rick Rubin a permis à Gossip de devenir un groupe que même nos mamans écoutent, a participé à la création de l'album le plus bankable de ces 10 dernières années (le 21 d'Adele, 26 millions d'exemplaires, boum!), à mettre en boîte l'un des meilleurs titres de Lana Del Rey ("Ride"), et à sauver de justice un Kanye West qui craquait sous le poids de son propre son ego en plein enregistrement de Yeezus. Il a aussi enregistré des disques pour Black Sabbath, et sera derrière les prochaines Metallica et Eminem. A la cool.

5.

Ben Klock / Marcel Dettman

En grands fans de techno, la rédaction se serait sentie affreusement coupable de ne pas rendre un vibrant hommage aux tôliers de service que sont Ben Klock et Marcel Dettmann. C'est bien simple, nos Teutons sont les deux hémisphères d'un même cerveau, celui d'Ostgut Ton. Et plus largement, ils sont à la base du renouveau de la techno allemande - et de la techno, en général. On ne va pas prendre de pincettes pour cet éloge: ces deux gaillards (et les copains d'Ostgut Ton comme Len Faki ou Marcel Fengler) ont relancé une machine qui commençait à ressasser les même gimmicks. En y réinjectant de la froideur et de la martialité, nos deux compères ont redonné un second souffle à la techno berlinoise, et au passage élevé le Berghain au rang d'institution incontournable de la night mondiale. Loin de nous l'idée de dire que les deux hommes sont les inventeurs d'un nouveau style de techno, mais force est de reconnaître qu'ils ont été les plus valeureux défenseurs d'un son radical entraînant une grosse partie de la scène sur ce créneau dark et guerrier. Aussi bon producteurs que dj's, le couple Klock/Dettman a sorti une vingtaine d'EP's au cours des cinq dernières. Du côté des platines, on n'osent même pas tenter un décompte de leurs sets tant les types ont bourlingué. Le crime paie, le travail aussi.

4.

James Murphy

Si LCD Soundsystem appartient au passé (surtout ne pas pleurer en regardant Shut Up and Play thé Hits…) jusqu'à une reformation dont on ne doute pas une seule seconde, il serait incroyablement réducteur de cantonner James Murphy à ce seul projet, aussi essentiel et définitif soit-il. Et c’est bien ça qui est extraordinaire avec le New-Yorkais faussement négligé, qui s’apparente à un véritable couteau suisse de l’univers musical contemporain. Non content d’être à la base d'un paquet innombrable de tubes (la plèbe plébiscite “All My Friends”, on opte ici pour "Yeah (Crass version)") et d’avoir lancé, il y a plus de dix ans, le label DFA, Murphy exerce fréquemment comme DJ, s’essaie à la musique de film (pour Greenberg de l’ami des hipsters Noah Baumbach) et se révèle, surtout, un producteur hors pair à qui des gens comme The Rapture ou les Yeah Yeah Yeahs peuvent dire merci. Dernière grosse actualité en date, comme pour mieux asseoir sa présence au pied de notre podium: sa présence aux commandes du prochain effort d’Arcade Fire, intitulé Reflektor et dont le premier extrait éponyme témoigne de la capacité du factotum à emmener ceux qui lui font confiance vers de nouvelles pistes. Pour l’anecdote, depuis que la bande à Win Butler s’est associée à James Murphy, Spike Jonze, pote du dernier cité, a recruté les Montréalais pour s’occuper de la BO de son film Her. Vous avez dit plaque tournante?

3.

Alex Ljung

"All jet, no lag". C'est la devise adoptée par Alexander Ljung, l'homme qui a définitivement enterré MySpace. Et rendu accro de nombreux internautes à de petits nuages oranges, parfois chargés de milliers de commentaires à propos d'un clap judicieux, d'un sample subtilement dissimulé ou d'un mix furieux. Il est le co-fondateur et actuel PDG de Soundcloud, la plateforme incontournable d'écoute et de distribution de fichiers audio, trustée par les DJ et plébiscitée par l'utilisateur lambda, bien content de pouvoir, lui aussi, balancer ses remixes au monde entier. Tout ça gratis. Le jeune Alex, né au Royaume-Uni et élevé au pays de Zlatan, décide en 2007 d'établir sa petite entreprise à Berlin, où la préciosité de sa coupe de cheveux et son épaisse monture de lunettes se fond avec le décor. Six ans plus tard, Soundcloud compte 30 millions d'inscrits et touche 180 millions d'internautes par mois. De quoi aborder sereinement sa toute récente trentaine.

2.

Damon Albarn

Même si on associera éternellement Damon Albarn à Blur, c'est probablement la réformation du groupe pour de juteuses tournées estivales qui aura été la réalisation la plus insignifiante du bogoss de Whitechapel ces cinq dernières années. Par contre, quand il ne conjecture dans le NME pas sur un éventuel retour en studio de son âne qui chie des sous, le père Damon fait tourner ses méninges à plein régime et a surtout le chic pour aller foutre son nez bien creux dans des projets qui valent le détour. Que ce soit en produisant le meilleur titre jamais chanté par Amadou & Mariam (la balade lunaire "Sabali"), en continuant de faire carburer la machine Gorillaz, en montant un supergroupe avec Flea et Tony Allen, en se payant des vacances en RDC avec une tripotée de gens cools (Actress, Dan thé Automator, T.E.E.D.) le temps de l'album Kinshasa One Two pour Warp, en pondant un opéra sur un alchimiste du 16ème siècle ou en produisant le retour aux affaire de Bobby Womack, Damon Albarn aura toujours intelligemment esquivé la faute de goût, naviguant lentement mais sûrement vers un statut d'icône qui l'attend patiemment dans les livres d'histoire. La classe à l'Anglaise, c'est bel et bien lui en 2013.

1.

Kanye West

Quand on réalise ce genre de classements, on discute. On débat. Longuement. Et on s’étripe parfois pour attribuer la première place. Pourtant, quand le nom de Kanye West a été suggéré par le rédacteur en chef, personne n’a bougé le petit doigt, pété une durite ou menacé de passer en boucle un best of de Pascal Obispo en protestation. Ca en dit long sur le talent de Yeezy, sur la fascination démesurée à l’égard d’un ego qui l’est tout autant et sur la gestion d’une carrière qui enchaîne les moments historiques. Et si on a parfois eu du mal à comprendre l’engouement démentiel pour des premiers albums finement ciselés mais au final pas bien orignaux, la période 2008-2013 aura elle vu l’émergence d’une personnalité hors-norme, qui écrit l’histoire de la musique au gré de ses fulgurances, de ses coups de gueule ou de ses chagrins. Si l’on exclut l’effort collaboratif et mitigé Watch the Throne qui l’aura vu prendre l’ascendant psychologique sur un Jay-Z vieillissant, Kanye West nous aura pondu ces cinq dernières années trois albums que la postérité ne manquera pas de retenir : le thérapeutique et autotuné 808’s & Heartbreak, le mastodonte arty My Beautiful Dark Twisted Fantasy et enfin le glacial Yeezus. Ajoutez à cela de la belle ouvrage avec G.O.O.D. Music, des featurings remarqués et remarquables, et quelques productions de première bourre pour les copains, et on obtient un tableau de chasse sur lequel même la présence de cette poufiasse de Kim Kardashian ne fait pas tache. Ce qui en dit long sur la validation critique et populaire dont fait l’objet Kanye West. Praise Yeezus, motherfuckers.