We Are All Alone In This Together

Dave

Neighbourhood  |  2021
7 / 10
par Jeff  |  le 16 septembre 2021

Nous sommes en 2021, et la France a mal à son rap conscient. Alors que ce sous-genre du hip hop faisait encore les beaux jours des amateur·rices d’aphorismes chiadés et de punchlines malines à la fin des années 2010, l’âge et de nouvelles tendances ont progressivement repoussé toute une catégorie d’artistes vers l’anonymat, l’indifférence polie ou le WTF le plus complet (coucou Rockin’ Squat). Tant et si bien qu’aujourd’hui, si le rap conscient compte quelques dignes représentants dans l’underground, il n’y a guère que Nekfeu pour l’incarner – et encore, de façon très incomplète – dans le mainstream. Mais que la France se rassure, pas d’exception culturelle ici. Tous les gros marchés du rap sont plus ou moins logés à la même enseigne. La preuve avec le Royaume-Uni, qui est lui aussi sous influence drill et reggaeton, alors que sur le créneau conscient Dave est l'un des derniers mohicans du genre conscient sur ses terres. Mais quelle résistance.

Pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi la trajectoire de ce MC de 23 ans seulement, on parle d’un artiste qui, avec son premier album, a remporté le Mercury Prize au nez, et à la barbe de slowthai ou IDLES, et s’est fait remettre par Billie Eilish le Brit Award du meilleur album de l’année, déjouant des pronostics qui le voyaient probablement tomber dans l’escarcelle de Stormzy cette année-là. Et tandis que ce dernier bandait les muscles sur un disque au final en-deçà des attentes, Dave s’épanouissait dans un rap so(m)bre et introspectif, n’évitant aucun sujet – la condamnation à la prison à perpétuité de son frère pour meurtre, ses problèmes de dépression, ou plus généralement le quotidien pénible d’un jeune noir dans les quartiers pauvres de la banlieue londonienne. Grâce à une écriture tirée au cordeau et des productions au diapason des thématiques abordées, ce qui aurait pu être une purge moralisatrice dégageait une force et une énergie remarquables.

Deux ans plus tard, revoici donc Dave Omoregie, toujours bien décidé à faire saigner son carnet de rimes. Et de fait, le titre de l’album et les premiers mots prononcés sur le disque (« I remember when I used to be innocent / Ain’t shit changed, I’m a young black belligerent ») suffisent à délimiter les contours d’un disque qui va osciller entre réflexions personnelles et observations d’une société britannique percluse de maux. C’est d’ailleurs quand il s’aventure sur ce territoire que Dave livre les moments les plus intenses du disque, à l’image d’un « Three Rivers » très émouvant (merci James Blake pour les travaux sur trois morceaux) et qui évoque la question migratoire avec le genre de finesse qui fait malheureusement souvent défaut dans les débats publics sur la question. Et que dire de « Heart Attack », saillie de 10 minutes dont le minimalisme de la production n’a d’égal que la force du propos. Il arrive aussi que le personnel et le social se croisent, comme sur « In The Fire » où Dave est rejoint par un all star game du rap britannique (Ghetts, Giggs, Fredo et Meekz) pour un grand moment de communion. Et faut-il parler de « Clash », formidable egotrip sur lequel Dave est rejoint par un Stormzy qui égale dans ce domaine ?

Si on peut imaginer que le succès critique et populaire de PSYCHODRAMA n’était absolument pas calculé, on sent qu’il est autrement sur We Are All Alone In This Together. À l’image de ces productions hollywoodiennes dont le timing, le casting et l’écriture semblent pensés pour caresser dans le sens du poil les votants de l’Académie des Oscars, ce second album de Dave pense bien à cocher toutes les cases qui lui permettront de reproduire un doublé Brit / Mercury qui, disons-le quand même, ne sera pas volé. Car derrière les calculs malins du Londonien et de son équipe, il y a un disque bourré d’âme, et qui valorise l’écriture dans le rap comme peu d’autres sauront le faire cette année. 

Le goût des autres :