Dossier

Wake Up The Dead #21

par la rédaction, le 24 mars 2024

Première édition en 2024 pour Wake Up The Dead, notre dossier consacré aux choses à retenir dans l'actualité des musiques violentes. On ne change pas une formule gagnante et on repart cette fois-ci sur 8 sorties qui naviguent entre le punk hardcore le plus anarchique et le death metal le plus bigarré. Bonne découverte !

ULTRAS

ULTRAS II

Alex

Composée de membres de World Peace et Fentanyl, ULTRAS est une formation plutôt récente issue de cette Bay Area dont on parle tant depuis des mois et qui après une démo de 5 minutes sortie en 2021, revient avec un deuxième 7" sur Convulse Records, label du Colorado dont on ne cesse également d'admirer les décisions artistiques récentes (MSPAINT, Destiny Bond, GUMM,...). La musique d'ULTRAS est à l'image des artworks qui l'illustrent : violente et implacable. Sur ce nouvel EP éponyme, le cahier des charges est respecté avec à nouveau 4 titres en 5 minutes. Rapide et sinistre, le punk hardcore primitif du groupe d'Oakland coche toutes les cases de ce que l'on attend d'une sortie du genre: concision, simplicité, efficacité. Chaudement recommandé si vous appréciez l'approche sans concession de cette nouvelle génération de groupes en 3 lettres (Gag, BIB, Spy, Gel,...)

The Chisel

What A Fuckin Nightmare

Nikolaï

« Anger is a gift » : c’est ce qu’un certain Zach de la Rocha chantait en 1994. 30 ans plus tard, les Anglais de The Chisel ont décidé d’être la personnification de ce cadeau. Et ils ne vont pas s’emmerder à rendre l’emballage joli joli. Composé de membres échappés d’Arms Race et de Chubby and the Gang, le groupe propose de la oï pour personnes édentées et accoudées au comptoir d’un pub dès l’ouverture. Leur deuxième album What a Fucking Nightmare est la bande son parfaite pour hooliganer le capital, ton patron et les supporters de l’équipe de foot que tu détestes. The Chisel donne un micro aux prolos sapés en Harrington pour chanter à l’unisson des chorus d’ores et déjà parmi les plus efficaces du punk cette année. L’album enchaîne tubes sur tubes – "Nice To Meet You", "Fuck’Em", "Bloodsucker" pour en citer quelques uns – en te suffoquant sur les riffs et les postillons rageurs crachés par Callum Graham. Le travail sur la production est tellement dingue que l’on est obligé de faire des analogies avec les heures glorieuses de la musique à guitares vénère classique des 70’s et des 80’s. La kétamine du hardcore qui rencontre le speed du punk anglais pour te laisser alerte et agressif et remplis de gnons quand tu te réveilles le lendemain, en somme.

Convulsing

Perdurance

Erwann

Si les titans du death dissonant d'Ulcerate viennent d'annoncer leur prochain album pour mai 2024, Convulsing vient de faire vaciller le trône dissodeath. En réalité, Brendan Sloan, unique membre du groupe, concrétise tous les espoirs qu'il avait suscité chez nous avec le déjà excellent Grievous de 2018 et confirme qu'il est désormais passé maître dans l'art de créer une musique dont l'équilibre entre rythmes mathématiques et respirations atmosphériques n'a d'égal que la gratification émotionnelle que procurent ces dynamiques. Rarement le metal extrême est aussi touchant que sur Perdurance, dont le grand écart entre apesanteur et lourdeur semble constamment sur le point de s'effondrer sous son propre poids. Heureusement, jamais l'Américain ne trébuche: Perdurance est de ces albums qui vise constamment à (s')élever, et qui réussit avec brio à mêler musique complexe et réponse émotionnelle.

Crush Your Soul

Crush Your Soul

Alex

Si vous connaissez Mindforce, vous êtes au courant de l'attrait du groupe hardcore pour la scène hip-hop east coast. Déjà impliqué dans cette troupe de gangsters qu'est Pillars Of Ivory pendant que ses acolytes s'engagent dans une multitude de side projects captivants (Sentinel, New World Man, Colossus,...), Jay Peta présente désormais Crush Your Soul, nouveau groupe composé notamment de membres de Scarab, Simulakra ou Gridiron, autre collectif dont l'amour pour le Wu-Tang Clan se mêle à des riffs de type guerrier. Le CV collectif plutôt convaincant ne laisse guère de doutes quant aux intentions des Américains sur ce premier EP 7 titres. Crush Your Soul assume entièrement ses influences new-yorkaises et n'en rate pas une dès lors qu'il s'agit de proposer de la lourdeur en barres façon All Out War. Mis à part l'une ou l'autre interlude légèrement loufoque, rien d'autre ici ne prête vraiment à sourire. Largement éduquée par Leeway (la cover de l'EP est par ailleurs un hommage à Open Mouth Kiss, quatrième album du groupe) ou encore les papas Merauder, cette première offrande combine avec maestria le timbre si caractéristique de Jay aux meilleurs épisodes du NYHC. These motherfuckers can't miss.

Necrowretch

Swords of Dajjal

GuiGui

Comme beaucoup de groupes, Necrowretch se devait de revenir en force suite à la pandémie de COVID qui était bien mal tombée pour eux et l’avait forcé à faire une croix sur une exposition on ne peut plus intéressante. Leur précédent album, The Ones from Hell, sorti en février 2020, pouvait clairement leur ouvrir une porte supplémentaire avec une tournée en ouverture de Kampfar et Taake (autant dire du lourd dans le style). Mais 6 jours avant la première date, le monde plongeait dans le chaos viral et privait la formation française de lives pour le moins prometteurs….Oui, comme beaucoup d’autres groupes donc. Mais au lieu de jeter l’éponge ou de se cantonner à essayer de reproduire ce qui a été fait, histoire de se relancer en toute sécurité, la formation française semble avoir réussi à rebondir d’une manière assez surprenante puisqu’elle propose avec ce Swords of Dajjal son album probablement le plus ambitieux à ce jour. Avec un sens de la composition annoncé d’entrée de jeu par le titre d’ouverture  "Ksar Al-Kufar", ce nouvel album compte son lot de riffs alambiqués, imprévisibles mais qui ne tombent pas dans le piège de la simple démonstration. Un black / death metal subtilement dosé dans lequel s’invitent quelques sonorités orientales au service de l’ambiance et du propos et non outrageusement mises en avant pour se différencier des autres. Ajoutez à cela le travail de forme du producteur français ultra sollicité Francis Caste (Kickback, Hangman's Chair,...), et vous obtenez un album direct, puissant mais intelligent. 

Ὁπλίτης (Hoplites)

Παραμαινομένη

Erwann

Du blackened mathcore avec des passages jazzy à la Imperial Triumphant, le tout chanté en grec ancien par un chinois. Kamoulox ? Kamoulox. Malgré ce cocktail hautement improbable, Hoplites arrive à faire sens de sa schizophrénie: le séquençage entre les parties jazzy, les assauts black metal, et les exercices d'avant-gardisme atonaux donnent un aspect de "chaos contrôlé". C'est violent, oui, mais Παραμαινομένη témoigne également d'une sensibilité mélodique évidente, d'un sens du groove assez aiguisé, ainsi que d'une faculté à pouvoir aisément appeler plusieurs univers du metal extrême sans qu'on le prenne pour un vulgaire pastiche. Le perfectionnisme de Liu Zhenyang, unique membre du groupe, est indiscutable, tant le travail de production léché et la musicalité sans bornes travaillent main dans la main  pour délivrer un album dont la vitalité rappelle autant Liturgy que Blut Aus Nord. Si certains moments tirant en longueur attestent du manque d'auto-critique dont souffrent l'immense majorité des one man bands, Zhenyang démontre néanmoins que l'énergie avec laquelle il déploie ses assauts lui permet de rivaliser avec les plus grands du black metal dissonant. Encore un peu de plomb dans la tête (le mec est né en 2000), et sa proposition ne pourra que s'en améliorer.

Horrible

Filth

GuiGui

Ayant utilisé comme patronyme le qualificatif qu’inspire le monde actuel à ses membres, Horrible est un nouveau projet initialement pensé en 2019 et dans lequel se côtoient musicalement des membres de formations telles que Pro-Pain, Emptiness, Resistance ou encore Killthelogo. L’envie de départ est simple : jouer une musique frontale et directe qui nous renverrait dans le milieu des années 2000 et la grande époque du metal hardcore, style à ne pas confondre avec le « metalcore » de ces dernières années. Du riff acéré, une batterie sulfateuse (« Horrible » et ses premières mesures jouissives), une production qui n’oublie surtout pas la dose de saleté nécessaire sur les parties guitare et basse pour un rendu organique et surtout une voix qui opte pour des variations parfois à la limite de la justesse mais qui ne s’inscrit pas dans une monotonie ambiante. Les parties vocales sont d’ailleurs l’un des points forts de Filth, ce premier album/EP, tant elles se promènent sur des terrains aussi variés que le death ou encore le neo metal (« Blood Maniac », « You can’t say no ») comme savait le faire le regretté Guillaume Bideau dans des groupes comme Scarve ou encore One Way Mirror. Mais le plus incongru dans l’histoire est que celui qui tient le micro dans Horrible est Déhà, producteur et musicien bruxellois ultra-productif (sa page Metal Archives parle pour lui) mais beaucoup plus connu pour ses accointances avec le black ou le doom (Dropdead Chaos, Drache, SLOW…) qu’avec des mélopées teintées hardcore. Quoiqu’il en soit le mélange des genres fonctionne et Filth se consomme sans broncher.

BIB

Biblical

Jeff

Quand on pense au punk hardcore, on a souvent des images de Californie en tête. Et c’est un peu normal, car de Suicidal Tendencies à Ceremony en passant par Trash Talk, de nombreuses formations originaires du Golden State ont joué un rôle déterminant dans la démocratisation du genre. Mais il arrive aussi que l’émergence de places fortes amène à une certaine uniformisation, un recours aux mêmes trucs et tricks. C’est pour cette raison qu’il est important que des groupes sortis de nulle part contribuent à la vitalité de la scène. Et parler de nulle part quand on évoque BIB prend tout son sens : la formation est originaire d'Omaha, Nebraska, un état américain qui a certes vu naître un des plus grands acteurs de tous les temps (Marlon Brando) ou un futur président (Gerald Ford) mais peu de grands groupes à l’exception de Bright Eyes. Car oui, on a envie de croire que c’est cet éloignement géographique qui confère à BIB une réelle originalité sur la scène punk hardcore, et qu’incarne à merveille le chanteur Nathan Ma, dont la voix souvent trempée dans la reverb provoque chez l’auditeur une curiosité mêlée de crainte. BIB joue vite, BIB joue fort, BIB joue dur, BIB est un peu WTF mais surtout, BIB reste fidèle à lui-même sur son dernier EP en date, Biblical, enregistré avec Arthur Rizk (Eternal Champion, Sumerlands, Power Trip). 10 minutes d’agressivité pure, de riffs furieux, de borborygmes inquiétants et de breaks qui fracassent les cervicales. 10 minutes pour déplacer un peu le centre de gravité du hardcore US.