Yasuke

IAM

Def Jam Recordings France  |  2019
3 / 10
par Émile  |  le 27 novembre 2019

Étant donné nos fameux QLF et notre amour du rap francophone tel qu’il existe(ra) dans les années 2020, vous pouvez imaginer que la sortie d’un nouvel album d’IAM fait grand bruit à la rédaction, et qu’au bureau, ça tourne en boucle depuis une semaine. Non je déconne.

Déjà, on n’a pas de bureau – ça n’a aucun rapport, mais c’était l’occasion d’en parler. Vous pensez qu’on se fait de l’argent sur nos vidéos de la Star Ac’ ? Naïfs que vous êtes. Bref. Ensuite, clairement, si le rap n’a jamais été aussi présent dans nos oreilles, IAM n’en a jamais été aussi loin. Les Marseillais ont sorti leur dernier album en 2017 – en même temps, avec un titre comme Rêvolution, faut comprendre qu’on l’ait confondu avec un best of de la Rue Kétanou – mais ça fait bien plus longtemps qu’on n’en a pas parlé. C’est bien simple, on a des chroniques de The XX plus récentes. Parce qu’avec le peu de temps qu’on a pour parler des choses qui nous font du bien quand on les écoute, on hésite avant de prendre deux ou trois heures pour pondre un papier sur un album chiant.

Alors vous allez nous dire : pourquoi en parler maintenant ? Seigneur, vous êtes perspicaces. Déjà parce que comme tous les débiles qui ont vécu les années 1990, difficile de ne pas remarquer quand IAM sort un nouveau disque, et qu’il y a une partie en nous – bien enfouie certes – qui nourrit un certain respect pour leur carrière et ce qu’ils ont apporté à toute une génération. Ensuite, parce que qu’on le veuille ou non, IAM est écouté, et que pour la même raison qu’on prendra le temps d’écouter JuL, Billie Eilish ou Christine & The Queens, il faut prendre le temps de se pencher sur un groupe qui marche ; surtout que pour les trois artistes susmentionnés, on est souvent surpris de la qualité de ce qu’on n’aurait peut-être pas osé écouter si on ne se forçait pas à taper des chroniques. Et puis on va le dire, on a une peur – légitime - que le disque se retrouve aux Victoires de la Musique.

Vous me rétorquerez : d’accord, mais pour l’instant, cette chronique, c’est juste une intro pour parler de Goûte Mes Disques, non ? Déjà, arrêtez de me couper. Et j’y viens : c’est qu’écrire sur IAM en 2019, c’est bougrement compliqué, donc en vous parlant de Yasuke, on prendra garde à mettre de côté la légende, tout en comprenant qu’on ne pourra pas demander à cette même légende d’avoir la souplesse esthétique d’un Katerine et de nous pondre des freestyles aussi à la pointe que ceux de Freeze Corleone.

Et puisqu'ici, on adore être agréablement surpris, il faut dire qu’en lançant l’album, on a failli croire que ça allait être « pas si pire », comme disent les jeunes... peut-être. Il faut l’avouer : il y a du bon sur Yasuke. Quand ils arrivent à passer une certaine vitesse, on retrouve l'énergie d’un groupe dont on reconnaît la singularité des voix et la qualité du phrasé. Akhenaton a 51 ans, mais ça envoie toujours. Ça frappe les consonnes, ça lie les mots entre eux et on reconnaît instantanément tout ce qui a fait la légende du groupe dans les années 90. Et si on n’est pas allergique à un hip-hop qui n’est jamais passé à la trap, certaines productions parviennent même à ne pas faire sombrer un Shurik’N qui commence à montrer d'inquiétants signes de fatigue. Et si « Omotesando » et quelques autres morceaux fonctionnent, c’est vraiment sur la durée que le disque prend quelques coups.

Sur un album, un moment gênant, ça arrive. Vald qui fait « Pensionman », on va pisser, et en revenant, miracle, le titre est terminé ; Corleone qui fait passer une saillie antisémite pour un coup de lean, on tousse un coup, on pense à sa liste de courses, et voilà le travail. Mais sur Yasuke, les moments de cringe sont nombreux, et d’une variété assez rare. On pense en particulier à ce passage je-suis-un-rappeur-riche-et-installé sur « Self Made Men » pendant lequel on a cru entendre Koba LaD à soixante piges nous faire croire qu’il habitait encore dans le bât’ 7 alors qu’il est simplement question de légitimer le système qui les a rendus riches. Accompagnés des Psy 4 De La Rime – tant qu’à faire –, le crew de la cité phocéenne tient carrément des propos douteux.

« Qui a élevé ces fleurs du bitume pour en tirer le parfum ? / C’est moi papa. » Au-delà de l’utilisation audacieuse du très psychanalytique « c’est papa », il faut bien comprendre que c’est pour cette raison qu’il faut continuer à faire des chroniques d’IAM. Parce que les darons du rap conscient semblent plus déconnectés que jamais. Quand un hip-hop « qui réfléchit » devient l’occasion de cracher sur tous ceux et toutes celles qui ramassent dans les quartiers populaires au nom d’un succès dont on ne sait plus bien à quoi il tient, il est temps d’intervenir. Surtout que ces moments très crus se cumulent à une pseudo-tendresse qui, outre le fait d’être assez gênante, est d’une pauvreté terrifiante. Heureusement que les jeunes écoutent JuL.

Sur « Qui est ? », on cumule en fait tous les problèmes de l’album. Musicalement, on sent la limite de prods qui sont sur-compressées sur les basses, comme si faire un rap actuel, c’était avoir des kicks dignes du brostep. Mais au-delà de ça, on a véritablement l’incarnation d’un rap « conscient » complètement déphasé, qui reprend à son compte, sous prétexte de politiquement incorrect, les schémas très simplistes, comme le fameux « y a pas de couleur ni de genre ». Désolé IAM, mais l’anti-militantisme et l’apolitisme, même chez vous, sont des formes effrayantes de conservatisme, qui finissent par faire dire que l’esclave noir du début du 20e siècle fait aussi des erreurs en se révoltant. Et on ne parle même pas du #notallmen qui suinte un peu partout ; nous imposer ça pour enchaîner sur un titre avec Femi Kuti à propos de « l’héritage de Mandela », on a envie de mettre un gros tampon LOL sur le disque.

Alors, faut-il prendre le temps d'écouter le nouvel album d’IAM ?Bien sûr que non. Cliquez plutôt sur "Chroniques" en haut de la page, et régalez-vous avec tout ce qu’on vous propose chaque semaine, car sauf si vous voulez faire un mémoire sur les dérives du rap conscient, vous pouvez allégrement passer votre chemin. Mais comme on n'est pas des mauvais bougres, on vous met quand même le vrai morceau qui fonctionne juste en-dessous, avec des featuring de Faf Larage, Allen Akino et quelques autres têtes connues du milieu marseillais.