COWBOY CARTER

Beyoncé

Parkwood Entertainment – 2024
par Jeff, le 3 avril 2024
8

Et si “TEXAS HOLD’ EM” était le plus formidable diss track de 2023, la revigoration d’un exercice tombé en désuétude, probablement en raison de l’incapacité des rappeurs à se montrer à la hauteur d’une démonstration de force invoquant une audace et des talents d’écriture qu’ils ne possèdent pas ?

Revenons sur le contexte dans lequel le titre émerge : dans une coupure pub lors d’un des évènements les plus importants de l’année, le Super Bowl, lors d’une soirée au cours de laquelle tous les regards étaient rivés sur Taylor Swift qui, rappelons-le, a su s’émanciper d’une musique country qui avait été sa religion pendant les premières années de sa carrière. Avec la sortie de deux nouveaux titres et l’annonce d’un album célébrant ses racines texanes, Beyoncé incluait un petit coup de pression à TayTay dans un mouvement à la double ambition : lui permettre de prendre sa revanche sur une industrie qui aura longtemps nié son ADN country (avec pour paroxysme les réactions détestables à son duo avec les Dixie Chicks lors des Country Music Awars en 2016) tout en réécrivant l’histoire d’un genre musical que sa première prétendante avait délaissé.

Mais bien au-delà de ce qui ressemblait à une mise au point, il y a chez Beyoncé cette envie de faire avec COWBOY CARTER ce qu’elle a fait un an plus tôt avec RENAISSANCE : remettre à sa juste place l’excellence afro-américaine. Cette black excellence que la grande histoire de la house music a minimisée, et que la country a carrément oblitérée. Car si les inconscients ont depuis des décennies associé la country music à une seule catégorie, il fut une époque où l’appartenance à ce genre était moins déterminée par la couleur de peau que l’appartenance à une couche sociale bien plus métissée qu’on ne voudrait nous le faire croire. C’est à l’évidence pour cette raison que la liste d’invités compte des légendes de la country bien blanche (Willie Nelson et Dolly Parton sont présent·es, Nancy Sinatra est samplée sur l’imparable « Ya Ya ») et des figures iconiques de la country afro-américaine d’hier et d’aujourd’hui (on ne vous en veut pas si vous ne connaissez pas Linda Martell ou Brittney Spencer).

Forcément, l’intégration d’un vocable country dans l’œuvre de Beyoncé a eu pour effet de faire naître bien des fantasmes chez ses fans les plus hardcores comme ses contempteurs les plus véhéments  – des fantasmes amplifiés par un premier single qui surjouait cette carte. Mais ce serait vite oublier que même quand elle se veut en prise directe avec ses racines, Beyoncé reste une artiste férocement attachée à son époque et à sa capacité à en façonner la culture au sens le plus vaste possible du terme. En ce sens, COWBOY CARTER est un album de Beyoncé avant d’être un album de country – d’ailleurs, l’artiste n’a pas manqué de le rappeler avant la sortie du disque, comme pour se remettre au centre du jeu, sous ces projecteurs qu’elle affectionne tant, et peut-être pour contrer les critiques infondées d’appropriation culturelle qui ne manquent pas de pleuvoir depuis des semaines.

Ambitieux, COWBOY CARTER l’est forcément, et rien que par sa durée : sauf que là où un Drake étire au maximum ses disques dans le seul but de se prendre le boner de l’année à la lecture de ses stats de streams, Beyoncé et son équipe mettent tout leur talent et leur énergie dans la fabrication méticuleuse d’une proposition artistique à part entière, sans pour autant oublier de la parsemer de tubes qui garantiront de belles places dans le top 50 planétaire de Spotify à « Bodyguard », « Spaghetti » et bien sûr « Jolene ». Mais en réalité, si cet album est ambitieux, on se dit que c’est peut-être moins pour sa volonté de repenser la place de la country dans la pop mainstream que par sa capacité à faire cohabiter toutes les facettes exprimées par la musique de Beyoncé depuis son album éponyme, celui qui marquait le début d’une nouvelle ère où ambitions artistiques et volonté de domination par les tubes allaient entamer une fructueuse cohabitation.

À la fois capable de faire la synthèse et d’ouvrir de nouvelles portes dans une carrière qui en a pourtant déjà défoncé un sacré paquet, COWBOY CARTER exhume ce doux parfum de classique en devenir, assène ses coups les plus imparables avec ce mélange d’aisance et d’élégance qui n’est pas sans rappeler l’émerveillement que pouvait procurer un grand match de Roger Federer. Et enfin, si on va profiter encore un peu (voire beaucoup) d’un disque qui n’a eu que quelques jours pour faire valoir ses qualités, comment ne pas commencer à fantasmer sur le volume conclusif d’une trilogie qui va faire l’objet des spéculations les plus folles, des envies les plus improbables. Mais le plus formidable dans toute cette histoire, c’est qu’on est face à une artiste dont ne doute pas un seul instant des capacités à les concrétiser.

Le goût des autres :