Rien 100 Rien

JuL

D'Or Et De Platine  |  2019
7 / 10
par Émile  |  le 3 juillet 2019

Vous pensez vraiment qu’il y a quelque chose de plaisant dans le fait de se faire insulter sur internet ? Goûte Mes Disques existe pour l’amour du jeu : le gain, c’est le plaisir, la perte, c’est le temps. Et dans cet équilibre de débiles, on joue parfois gros, mais très naïvement, on ne s’attend pas à récolter de la haine pour avoir parlé d’artistes qu’on aime. Du coup, on aurait pu retenir la leçon et se dire que notre lectorat avait un problème avec JuL. Problème : on est un peu cons, alors on a décidé d’insister.

Déjà, partez d’un principe : si vous avez envie de vous désabonner d’un média parce qu’il parle d’un artiste sans en faire trop ni insulter personne, c’est vous qui avez un problème. La personne qui écrit ces lignes n’est pas particulièrement fan du Marseillais, mais animée de transmettre une vraie interrogation : à quoi ça ressemble, JuL, quand on l’écoute dépareillé de tous ses stigmates ? Car oui, il semble qu’il faille employer le terme ici. Tout célèbre, riche et libre qu’il est, Julien Mari est exclusivement perçu à travers le prisme de stigmates qui le placent au cœur de plein de problématiques qui n’ont pas toujours quelque chose à voir avec la musique. Son accent, son incapacité à tenir un discours long sur ce qu’il fait, son utilisation du vocoder, sa popularité auprès des jeunes de quartiers populaires (et des jeunes tout court), tout cela et bien d’autres choses encore font qu’on a du mal à ne pas initier ce fameux virage de la tête lorsque quelqu’un en met dans sa caisse : ouhla, ça c’est pas pour moi.

Pourtant, dans Rien 100 Rien, il y a bien des choses à entendre. Si on accepte de dire que non, JuL, ce n’est pas toujours la même chose, on pourra même avancer que sa musique est en pleine évolution. Oui, JuL fait tout lui-même avec une petite bande de potes proches - ce qui contredit complètement l’aspect « industrialisé » qu’on prête à sa musique – mais pour son dernier album, il a (un peu) délégué le travail de beatmaker, par exemple sur « La Bandite » ou le single « J’suis loin » avec Vald. Pour autant, cela n’aura fait que renforcer ce mélange si particulier qu’il opère entre house-dance et rap, mélange qui aurait sauté aux yeux de tout le monde si le type était un ténébreux Parisien aux textes mélancoliques. Plus étalé, plus varié, le spectre de sa musique gagne en extension mais ne perd rien en authenticité. Pas de trap à l’américaine, pas de tension facile vers la variété ou un certain lyrisme à deux francs qui sévit pas mal en ce moment : JuL est un vrai artiste de rap français.

Si vous voyez le Marseillais d’un mauvais œil à cause de cet aspect « fête foraine » - qui n’est en fait que la représentation qu’on se fait d’une musique électronique populaire et dansante – alors Rien 100 Rien, c’est aussi l’occasion de voir ce dont JuL est capable à travers un spectre plus large. Rassuré par la place qu’il occupe dans le paysage musical actuel (Damso et JuL ont été les rois du streaming en France en 2018), l'homme d'or et de platine s’est laissé tenté par des allers-retours avec ses premières amours du rap. Aussi loin qu’on remonte dans les albums du Marseillais, on trouve à la fois ce rap électronique vocodé qui fait toute son identité, mais aussi un véritable ADN old school. Sur un couplet, sur une instru, c’est une partie de l’histoire du rap qui revient dans celui dont on dit pourtant souvent qu’il la détruit. Ici, c’est le morceau « Faux poto » qui se fait la voix de cette passion pour le « vieux rap ».

C’est aussi un des morceaux permettant de comprendre qu’une fois dépassée la barrière des stigmates, Jul n’a pas tellement moins de choses à dire sur les relations sociales et les chemins de vie qu’un artiste aussi prétendument antagonique que Hugo TSR. Avec JuL, le rap est moins « littéraire » c'est sûr, mais pas moins littérature, comme l’avait prouvé Eddy De Pretto il y a quelques mois en mettant à nu pas mal de jugements hâtifs sur le rappeur en annonçant que le morceau « Je suis pas fou » qu’il avait enregistré était en fait un texte du rappeur haï par une bonne partie de ses fans - allez voir les commentaires pour vous en rendre compte.

Rien 100 Rien est peut-être le meilleur album de JuL pour accepter de le découvrir : entre rap classique, ouverture vers d’autres sonorités, gros featurings pour la radio et une bonne dose d’authenticité d’un type qui bosse en local, tout est réuni pour peut-être (enfin) calmer les tensions qui s’abattent sur lui à chaque commentaire YouTube, parce que, rappelez-en vous bien, quand vous pétez un câble contre JuL, ce n’est pas de lui dont vous parlez, c’est de vous.

Le goût des autres :