Monument

Alkpote

Sony Music France  |  2019
7 / 10
par Ludo  |  le 20 novembre 2019

Pour être entendu dans le rap de 2019, jouer de son image avec des memes méta et pourrir la vie de ses abonnés en étant omniprésent sur Insta et Twitter est devenu indispensable. Certes, quelques-uns peuvent s’y montrer moins souvent pour entretenir la fascination, mais la plupart de nos artistes préférés ont tendance à en user jusqu’à plus soif, parfois pour combler un manque évident de talent.

Alkpote, qui fêtera bientôt ses 39 ans, a résolument décidé d’opter pour la seconde option. Il faut dire qu'entre les ventes qui stagnent malgré vingt années de labeur et la tentation d’arrêter prématurément sa carrière, la réappropriation de son alter ego caricaturalement odieux et franchouillard par la communauté geek était une l'occasion rêvée pour faire enfin décoller sa carrière. C’est pourquoi on peut désormais envisager le personnage d’Alkpote sous deux angles : d’un côté, il y a l’entertainer à l’humour assez lourd, animé d’un syndrome de Gilles de la Tourette plutôt gênant, et qui fera hurler de rire ton petit cousin de 15 ans avec des propos parfois très borderline et malaisants sur les juifs, les gays ou l'épouse du président de la République. De l'autre, il y a un formidable rappeur, toujours autant passionné par son métier et particulièrement frustré de ne pas être suffisamment écouté.

Hélas, ce n’est probablement pas avec Monument qu’Alkpote sera disque de platine, malgré la force de frappe d'une major comme Sony, qui n'a (et on peut s'en étonner) pas peur de parier sur un personnage aussi clivant en 2019. Car oui, ça peut déconcerter le néophyte qui se lancerait fébrilement dans l’écoute de sa discographie, mais il est évident que la musique d’Alk se mérite et demande une certaine attention : pour saisir toutes les références cachées, mais aussi pour rider sur le flux tyrannique de ses rimes multisyllabiques.

Plus cohérent et aéré que ses précédents projets, Monument bénéficie d’une production particulièrement riche du duo BBP et Dolor. En cela, il fait penser à sa collaboration avec Butter Bullets sur Ténébreuse Musique, produit en intégralité par le trop rare Dela. En visant la cohérence plutôt que la fulgurance du banger aussi vite consommé qu’oublié, Monument gagne à être écouté sur la longueur pour être pleinement digéré. À part quelques featurings très réussis où l'on peut admirer les talents d’hôte d’Alk, le reste de l’album se compose de morceaux plus intimistes dans lesquels le Grand Aigle rappe avec une rare sérénité.

Plutôt que de se cacher une fois de plus derrière son masque de provocateur pornographe, Alkpote profite du fait que son album ne risque pas d'être playlisté sur Europe 1 pour abandonner les ad-libs putassières et se livrer à un exercice cathartique. Sont alors évoquées sa tendance à la mélancolie (« Mec, tous mes mutants sont en pleine mutation, aujourd'hui, j'vais mieux, j'ai d'anciennes frustrations » sur « Piment ») , sa haine de la concurrence qui le copie sans scrupule tout en l’étouffant dans l’underground (« Les années m'ont fait faner comme cette fleur / Y a trop d'guetteurs dans le secteur / J'suis l'empereur du sale, vous connaissez le nom / Je suis seul au monde comme le roi Salomon / Ils me détestent tous, que j'fasse du sale ou non / Les gros mots leur font peur comme tous ces salauds de monstres » sur « Sablier »), la réappropriation délirante de son personnage (« On m'starifie comme la chatte à Cardi B » sur « Splash »), ou l’urgence de faire un maximum de blé avant la fin de la hype et le retour dans l'ombre (« J'taffe le jour, faut qu'je gagne le match retour /Qu'j'fasse le tour avant la fin du compte à rebours /Une page se tourne, comme d'hab', j'fume du hasch' de ouf / Faut qu'j'm'arrache avec un max de sous » sur « Flamme »).

La comparaison entre Alk et Gucci Mane s’avère alors plus que jamais pertinente : comme le meilleur glacier de la zone 6, Serge Gainzbeur est devenu en quelques années une attraction que tout le monde connaît même sans écouter sa musique : il a créé sa ligne de vêtements, il enchaîne les featurings improbables (Si Gucci a bossé avec Mariah Carey, Alk s'est offert Bilal Hassani), parraine des jeunes pousses (les prometteurs Savage Toddy et Luv Resval notamment), et est invité un peu partout pour user de sa truculence et amuser la galerie - on pense évidemment à ses apparitions dans Check Food.

L'empereur de la crasserie tient donc son rang sur Monument, mais contrairement à son ancien compagnon de galère Seth Gueko, il a le bon goût de ne pas sombrer dans l'auto-caricature sur un disque divertissant. Cette nouvelle notoriété lui permet d'ailleurs de paraphraser Nicki Minaj (avec qui il se comparait déjà sur « PDLP ») en invoquant sur « Cicatrices » son « Vous êtes tous mes fils » qui ressemble très fort au « All These bitches is my sons » que la nouvelle meilleure cosplayeuse d’Harley Quinn répète pour légitimer son héritage. Assurément, une collaboration entre ces deux énergumènes surdoués, mais souvent potaches et clivants, pourrait servir de point final à leurs carrières respectives. Il faut signer où ?

Le goût des autres :