High Off Life

Future

Epic Records  |  2020
7 / 10
par Ruben  |  le 5 juin 2020

Durant toute sa carrière, puis à titre posthume, Elvis Presley a placé exactement 109 chansons au Billboard. « Solitaires » de Future est le 110ème single du rappeur d’Atlanta à figurer dans le mythique classement hebdomadaire, ce qui lui permet donc de dépasser officiellement le King en nombre d’entrées dans les charts américains. Si la corrélation de ces statistiques semble bancale et leur signification totalement anecdotique, elle ne l’est pas pour Future, qui n’hésitera aucunement à s’en vanter sur Twitter. Car tous les moyens sont bons pour marquer sa domination sur l’industrie, particulièrement pour l’interprète de High Off Life, qui joue dans la catégorie des poids lourds, et qui doit faire face aux aimants à streams que sont Drake, Nicki Minaj ou encore Post Malone. Pas d’inquiétude pour autant, son nouveau LP s’est aisément hissé au sommet des ventes et « Life Is Good », boosté par la présence de Drake, a cartonné dans les charts. Commercialement, le retour sur investissement est donc validé dès la première semaine d’exploitation - ce qui n’est, pour autant, absolument pas un gage de qualité.

Car l’année dernière, Future nous avait laissés sur le désastreux The WIZRD, un album également placé en tête des ventes mais qui s’était avéré terriblement ennuyeux ; en cause, ces cadences ultra-répétitives pesant sur un flow très monotone et une architecture des pistes peu inspirée. À l’écoute de High Off Life, on peut aisément statuer que ces derniers points ont été corrigés. En effet, le disque est musicalement beaucoup plus hétérogène que son prédécesseur. Non seulement on a droit aux habituels street banger codéinés (« Touch The Sky » et « Harlem Shake » ), mais Nayvadius Wilburn ressort également des schémas bien plus R&Besques, qui avaient si bien fonctionné sur la doublette FUTURE/HNDRXX – ici, la douce mélodie de « Outer Space Bih » et ses lamentations autotunées font clairement mouche. Comme à son habitude, Future s’est entouré d’une dream team de producteurs, composée cette fois-ci de Wheezy, Tay Keith, TM88 et Southside – seul Metro Boomin manque étrangement à l’appel. Alors forcément, on se prend quelques claques dans la gueule : on peut évidemment citer le beat-switch de « Ridin Stikers », qui nous englouti dans une sorte de faille spatio-temporelle dont Southside à le secret, ou encore ce violoncelle du ghetto absolument diabolique sur l’instru de « Posted With Demons ».

Malheureusement, comme sur tout album de rap sorti en 2020 qui dépasse les 15 titres, il y a le trop plein. On pense au mollasson « Hard To Choose », ou à la contribution de Lil Uzi Vert sur un titre qui ressemble à une chute de studio d’Eternal Atake. Mais globalement, il faut avouer que l’on ressort plutôt satisfait de l’écoute de High Off Life, qui propose évidemment son lot de textes immatures, machos et totalement déjantés, comme cette incroyable punchline « she call me daddy 'cause my money long like Stevie » - référence à Steve Harvey, et surtout à sa fille Lori Harvey que Future fréquentait encore récemment. Car après tout, ce qu’on attend du rappeur d'Atlanta, c’est simplement qu’il nous raconte qu’il possède plus de fric que les rappeurs friqués, qu’il détient plus de voitures de luxe qu’un concessionnaire monégasque et qu’il a probablement déjà pécho la top model que tu viens de follower sur instagram. Toutes ces cases sont ici cochéese.

Au début des années 2010, avec Watch The Throne, Jay-Z et Kanye West avaient popularisé le luxury rap ; un hip-hop exubérant et égocentrique, trempé dans l’or liquide, qui s’était conclu par une impressionnante tournée mondiale, propulsant immédiatement les deux copains d'avant au statut de légendes vivantes. Au début des années 2020, les deux darons du rap-jeu sont en préretraite, et Future semble être le seul candidat en lice pour les remplacer. De par son imposante discographie – Dirty Sprite 2 est déjà considéré comme un classique du rap US – et sa force de frappe commerciale, Future est aujourd’hui l’unique ambassadeur crédible du luxury rap – Drake pourrait également y trouver sa place, quand il n’est pas trop occupé à enregistrer des hymnes pour TikTok.

Que l’on soit un fan inconditionnel du bonhomme ou non, l’influence de Future sur la décennie précédente est difficilement contestable ; parti des trap houses d’Atlanta, le gars a tout simplement façonné un pan entier du rap contemporain pour, aujourd’hui, jouir d’un statut d’icône à part entière. High Off Life valide tout à fait cette position dominante, mais ne la consolidera pas sur le long terme, comme aura pu le faire DS2. Ceci signifie que, dans quelques mois, quand la frénésie autour de ce nouveau disque sera totalement retombée, il faudra rapidement relancer la machine à albums, afin de toujours rester pertinent. Telle est l’impitoyable réalité du marché du rap à l’ère du streaming, qui impose à ses protagonistes de produire du contenu à un rythme surélevé. Avec désormais 8 albums studio, 2 EP, 4 projets collaboratifs et 16 mixtapes officielles à son actif, Future l’avait anticipé bien avant tout le monde.

Le goût des autres :