Open The Gates

Irreversible Entanglements

International Anthem  |  2021
8 / 10
par Aurélien  |  le 3 décembre 2021

On s'en doutait, mais pour ce deuxième disque en deux ans, les New Yorkais d'Irreversible Entanglements ont toujours la patate. Et c'est pas ici qu'on va s'en plaindre : l'an passé, Who Sent You ? nous avait prouvé que l'énergie de leur jazz n'avait rien à envier à celle des keupons. La maîtresse de cérémonie Moor Mother démontrait qu'il n'y avait pas besoin d'être Zack De La Rocha pour faire de la musique engagée et enragée, que sa retenue et sa poésie pouvaient traduire avec la même force les questions liées à l'identité, à l'écologie ou à la politique. Qu'attendre donc du successeur d'un disque qui semblait avoir déjà déchargé plus d'énergie qu'il n'en fallait ? Et bien il faut croire que la négativité ambiante a convaincu la troupe de remettre le couvert sur un Open The Gates qui propose des axes de ruptures très intéressants.

Il y a tout de même une constante : celle de ne pas vouloir arrondir les angles. C'est toujours l'absence de compromis qui guide en effet la manière dont Tcheser Holmes martèle ses futs et ses cymbales, et c'est le même souffle contenu qui pousse la trompette d'Aquiles Navarro et le saxophone de Keir Neuringer à s'embarquer dans d'interminables tirades. Mais si la couleur reste la même en surface, quelque chose dans les profondeurs semble avoir changé, et cela se ressent dès l'ouverture du disque : il y a dans l'air quelque chose d'infiniment plus optimiste, porté vers l'apaisement et le changement. Quelque chose de ponctuellement plus festif aussi dans cette invitation à "ouvrir les portes", discours pour le moins inhabituel à l'heure où le lien physique a trinqué après deux longues années sous le signe des gestes barrière. Un angle qui permet à la troupe de moins jouer la carte du free jazz énervé pour, par moments, s'offrir une section rythmique saccadée et tribale qui renvoie aux grands moments du dernier album de Shabaka & The Ancestors, et qui convoque la danse pour mieux plonger ensuite dans des moments de respiration prolongés. Ce dont témoignent les vingt minutes en suspension de "Water Meditation", point d'orgue d'Open The Gates qui coupe net les élans tribaux et les complaintes engagées de la première partie du disque pour aborder dans sa seconde un virage autrement plus minimaliste et contemplatif, laissant la part belle à la basse et aux synthés. Un terrain de jeu parfait pour Moor Mother qui délivre un spoken word hypnotique, quand jusqu'alors il lui était imposé de rivaliser avec la hargne de ses collègues musiciens pour parvenir à trouver sa place. Une rupture qui permet à l'album de s'offrir un relief d'autant plus bienvenu que son prédécesseur avait trop à cœur de se centrer sur l'énergie - même si on ne le reconnait : Open The Gates perd en immédiateté ce qu'il gagne en replay value

Si cette maudite année a démontré que l'humanité est au carrefour de quelque chose qu'elle se doit de prendre au sérieux, Irreversible Entanglements ne veut laisser aucune fenêtre de tir au pessimisme ou à l'obscurantisme. Car après tout, il s'agit pour le groupe de continuer de faire ce qu'il a toujours fait : déconstruire ce qui été mal fait, offrir une porte ouverte à la compréhension de l'autre. Continuer à se battre, mais surtout rompre avec une certaine forme d'abandon à la fatalité. Sur ce disque qui joue parfaitement avec le clair et l'obscur, la retenue et le laisser-aller, la poésie et la hargne, Open The Gates joue au funambule. Et ça n'en rend cette entreprise que plus fascinante. Un album exigeant mais fédérateur qui donne envie de danser ensemble sous la pluie plutôt que de sagement attendre chacun chez soi que la tempête ne passe, un beau disque qui fait beaucoup de bien.

Le goût des autres :