For All The Dogs

Drake

OVO Sound – 2023
par Yoofat, le 3 novembre 2023
4

On ne va pas éternellement commencer une critique d'un album de Drake en rappelant qu'il est en pilote automatique depuis Views et que son manque d'application sur ses derniers projets est notable et franchement consternant. Le contexte entourant la superstar canadienne est bien connu de nos lecteurs malgré une année 2022 quelque peu surprenante, notamment avec la sortie de Honestly, Nevermind, pièce rafraîchissante dans une discographie qui commençait à entasser le trivial comme un collectionneur de jeux Hasbro.

Moins d'un an après la sortie de son projet commun avec 21 Savage, Her Loss, Aubrey a trouvé judicieux de nous balancer son huitième album alors que personne, absolument personne, ne lui en aurait voulu s'il avait voulu imiter Kendrick Lamar ou J. Cole et s'il avait pris le temps qu'il faut pour revenir avec un œuvre substantielle et fraîche. Naturellement, le résultat est à la hauteur des derniers solos de Drizzy avant Honestly Nevermind...

Drake est trop talentueux et trop bien entouré pour totalement se vautrer sur un album de 23 titres (!). La plupart des morceaux de For all the Dogs sont de fait tout à fait corrects, mais la question demeure la même qu'auparavant : avec autant de qualité à son service, n'était-il pas possible de créer un album qui aurait une plus grande valeur que celui-ci, aux yeux du monde ? Pour l'artwork, ce dessin de son fiston a un certain cachet en plus de nous vendre la nouvelle proximité qu' Aubrey aurait avec Adonis. En parlant de son fils par contre, difficile de ne pas penser à cette rime de Makala quand le « My Man Freestyle » s'est retrouvé sur YouTube.

Pour les productions, comme c'est toujours le cas avec un album d'OVO, le travail d'orfèvrerie ne souffre d'aucune faute de goût : il est orchestré par 40 autour de nombreux habitués de la maison comme Alex Lustig, le Zurichois OZ, le Parisien Stwo ou d'autres Tay Keith et Boi-1da auxquels sont venus s'ajouter des producteurs émergents à l'instar de BNYX, producteur attitré du rappeur Yeat. Dès la première piste et ce sample chiné dans les unreleased de la BO de Django Unchained, la marque du label de Toronto se fait sentir dans son exigence dans les ambiances proposées au chef de la meute.

Ce que choisit de faire Drake de ces délicieuses productions est, comme depuis bien trop longtemps, soit problématique soit ennuyeux à mourir. Lorsqu'il chante, le crooner en proie aux doutes et à la fragilité déconcertante a, au moins depuis More Life, laissé place à ce grotesque personnage, fier de sa toxicité auprès de la gent féminine et à l'appétit sexuel insatiable. Si « Virginia Beach » introduit une relation conflictuelle mais relativement saine, une bonne partie de For All The Dogs s'adresse effectivement à des chiens de la casse immatures. Pas sûr que c'est ce que son public avait en tête quand il reprenait la rime « She says they miss the old Drake, girl don't tempt me » de son morceau « Headlines » pour promouvoir cet album. Pas sûr que le « Old Drake » se serait permis de gâcher une sublime mélodie (dans "Bahamas Promises") pour raconter avec une trivialité totale ses vacances gâchées aux Bahamas par une fille qu'il dit trop aimer tout en lui manquant de respect tout au long du morceau... Pas sûr que le « Old Drake », pourtant très friand des balles perdues à destination de ses ex dans la première moitié de sa carrière, aurait apprécié faire son buzz sur le dos de Rihanna (dans « Fear of Heights ») plutôt que sur la qualité de ses musiques. Pas sûr enfin, que le « Old Drake » aurait pu faire un album entier sans qu'aucun refrain de ses chansons à rallonge ne soit le prochain refrain que la terre entière allait chanter en cœur dans les mois suivants la sortie de l'album. Depuis « Toosie Slide », sorti dans le contexte particulier du confinement, et poussé par une chorégraphie TikTok, aucun refrain viral à l'horizon.

Bien entendu, d'excellentes musiques chantées comme « Slime You Out » avec SZA ou « BBL interlude » contrebalancent le sentiment d'ennui et de gêne, mais le verre est clairement à moitié vide et non l'inverse. Pour ce qui est du rap, il est impossible de ne pas de nouveau discuter de la tiédeur constante de Drake. Préférant envoyer des piques à la contrebassiste Esperanza Spalding ou à Michelle Obama (dans "Away from Home") plutôt que de se frotter à Pusha-T cinq ans après « The Story of Adidon », préférant se prendre pour un mafieux qui nous casserait la gueule si on parlait mal de sa copine Millie Bobby Brown (dans "Another Late Night") plutôt que de dire des choses crédibles, préférant raconter une petite saynète puérile alors que J. Cole vient de lâcher l'un des couplets les plus chauds de son excellent run dans un son qui n'appelle qu'à la bagarre entre rappeurs ("First Person Shooter") plutôt que de tenter de répondre à l'énergie de son ami, Drake donne l'impression qu'il a perdu le fil de celui qu'il est censé être.

Avec tous les personnages qu'il s'est créé, Drake semble avoir oublié que l'essentiel n'est pas de raconter des histoires, mais de raconter la sienne. On a fini par comprendre, avec cette news tombée peu après la sortie de For All the Dogs, que cette longue série de sorties de Drake avait certainement pour but de le placer devant Michael Jackson dans le nombre de titres n°1 au Billboard. L'histoire de Drake, c'est donc celle d'un éternel enfant rêvant de devenir le nouveau King of Pop, ne craignant manifestement pas la trivialité de cette quête. Chaque personne un tant soit peu intéressée par la musique peut quasiment citer tous les albums de MJ. Qu'en sera-t-il de Drake demain ? Tous ces morceaux moyens, sortis dans le but de streamer plus rayonneront-ils différemment dans les années à venir ? Quelqu'un peut-il aujourd'hui citer plus de cinq morceaux de Certified Lover Boy ? De More Life ? De Dark Lane Demo Tape ? Les albums qui nous marquent sont, avant tout, les albums pensés pour nous marquer individuellement, et non pour marquer l'Histoire.