Fellow Travellers

Shearwater

Sub Pop  |  2013
8 / 10
par Denis  |  le 19 décembre 2013

L’un des intérêts d’un disque de Shearwater, c’est que rien n’y est laissé au hasard: avec un frontman du calibre de Jonathan Meiburg, on sait que chaque composante de l’ensemble a fait l’objet d’une réflexion minutieuse, comme en témoignent les interviews fouillées qui ont accompagné la sortie de Fellow Travelers. Construit comme un album de reprises rendant hommage à des artistes avec lesquels Shearwater a partagé l’affiche (si l’on excepte « A Wake For The Minotaur », seule composition originale, écrite et interprétée avec l’excellente Sharon Van Etten), ce projet présente logiquement des facilités et des défis.

D’une part, comme l’explique Meiburg lui-même, un cover album enlève la pression de l’écriture : au cœur d’un champ marqué par une course à la production massive, un tel choix présente l’intérêt de permettre aux musiciens de conserver une certaine visibilité, de se mettre en évidence aux yeux du public, tout en leur laissant le loisir de travailler dans l’ombre leurs propres compositions, qu’ils peuvent prendre le temps d’affiner. D’autre part, comme en témoignent de trop nombreux exemples (cliquez ici, ici ou encore ), l’exercice est délicat, en ce qu’il implique que l’artiste parvienne, sinon à se détacher pleinement de l’interprétation première du titre qu’il reprend, à en proposer une version suffisamment singulière pour être remarquée ou, à tout le moins, ne brillant pas par son incapacité à égaler le morceau originel.

Avec maîtrise et d’une façon qui paraît toute naturelle, Shearwater est parvenu à éviter les écueils du genre: les noms auxquels le groupe se mesure, pourtant, ne sont pas les premiers venus. De Xiu Xiu à Coldplay en passant par Clinic et St. Vincent, les Texans en profitent au passage pour rappeler, à l’aune du prestige de ceux qu’ils hantent, qu’il faut les tenir eux-mêmes pour une référence en matière de culture indie. En trente-trois minutes, Shearwater parvient à faire oublier que neuf des dix titres livrés sont en premier lieu ceux de compagnons d’aventure.

Si certaines réinterprétations sont relativement fidèles aux versions originelles — à l’image du « Natural One » repris à The Folk Implosion, voire de la relecture impeccable de l’hymne « I Luv The Valley Oh ! » de Xiu Xiu —, d’autres titres parviennent à se réinventer complètement : il en va ainsi du « Hurts Like Heaven » emprunté à Coldplay, qui perd de son abondance pop pour gagner autant en densité qu’en profondeur, ou du « Cheerleader » de St. Vincent, moins mécanique que dans sa version première. Parmi les moments forts de ce disque, on ne peut manquer d’épingler le « Tomorrow » emprunté à Clinic, qui n’a sans doute jamais été aussi harmonieux et puissant, et le duo « A Wake For The Minotaur », où les voix de Meiburg et Van Etten se répondent en se complétant au cours de quatre petites minutes de pureté bien trop courtes.

Il faut, évidemment, le préciser : l’un des garants de la réussite du projet, c'est la voix si particulière de Jonathan Meiburg, qui fonctionne pratiquement comme un instrument à part entière et permet à elle seule de distinguer les neuf reprises de leurs modèles respectifs. Soutenue par des arrangements méticuleux, celle-ci réussit, à partir d’une série de modèles disparates, à forger un disque tout à fait cohérent, qu’on en vient à appréhender pour lui-même, sans se soucier des artistes qu’il reprend. Seul regret, au final: la durée de cet album, auquel on n’aurait pas regretté de voir s’agréger deux ou trois morceaux supplémentaires. Mais si c’est l’option privilégiée par Shearwater pour nous faire patienter avant un album vraiment de son cru, disons qu’on n’est franchement pas mal tombé.

Le goût des autres :

note : 55/10Maxime