An Evening With Imperial Triumphant (Live at Slipper Room)

Imperial Triumphant

Century Media Records  |  2021
8 / 10
par Émile  |  le 10 janvier 2022

Ah, les fêtes de Noël. Alors que les arbres au-dehors souffrent du vent froid qu’on parvient enfin à fuir pendant plusieurs jours, on s’installe dans notre intérieur, avec une bonne boisson chaude, et encore engourdi par la digestion et l’alcool, on pose délicatement un vinyle choisi de manière un peu hasardeuse. Surpris par la chaleur qui se dégage d’un titre commençant par « An Evening With... », on se plaît à entendre le crépitement de l’aiguille et penser à rejoindre une secte satani... wait what? L’ambiance festive devient vite un tuto sur comment faire fuir votre famille du salon (ça peut être utile).

Faut dire que c’est pour ça qu’on écoute Imperial Triumphant et qu’on n’est jamais déçu, année après année. Il y a trois ans, on découvrait ce trio new-yorkais qui avait décidé de casser complètement les codes du black et du death metal en faisant du genre un cobaye d’expérimentation dans lequel il lui injectait des salves de free jazz. Mais le grand talent d’Imperial Triumphant, c’est de ne pas simplement poser une trompette sur des riffs extrêmement énervés, mais de fusionner dans leurs structures mêmes les genres. Faire du metal une forme ouverte, voilà qui n’est pas particulièrement évident dans une culture dont la masse principale de la production a toujours échappé à une certaine popularisation. Il y a bien eu une phase metal très en vogue dans les années 1990 et 2000, mais elle n’a pas nécessairement permis aux « niches » de s’ouvrir – l’autre raison étant que les habitants desdites niches n’avaient aussi pas forcément envie d’en sortir. Alors sans en faire une musique pop, Imperial Triumphant permet de casser l’hermétisme formel du black ou du death en le jouant comme on jouerait du free jazz.

Voilà pourquoi ce choix de sortir un disque live est également marquant : si la plupart des groupes de metal auraient peu à gagner en transmettant la version live de leur frénésie technique, Imperial Triumphant peut enjamber toute cette culture pour aller chercher l’intérêt du live qui réside dans le jazz depuis ses origines. C’est d’ailleurs frappant à quel point un titre comme «Transmission To Mercury» ressemble à un début de set de Chet Baker, et semble diffuser dans la salle du Slipper Room une atmosphère de cave de Harlem à la fin des années 1950. Bon, au bout de quelques minutes, on comprend vite qu’on a quitté le Blue Note pour le Saint Vitus, mais la tentative est saisissante. Pourtant, tout au long du disque reprenant certains de leurs titres les plus marquants, le jazz et les musiques expérimentales reviennent, sous la forme de craquellement dans le rythme, de dissonances particulières et par ce travail exceptionnel de Kenny Grohowsky à la batterie. Si on sent que la basse joue aussi à cache-cache avec le free jazz, par exemple sur le milesdavisien « Cosmopolis », c’est bien la section rythmique qui lie le tout, en permettant au shred traditionnel de muter vers des formes bien plus complexes, moins anguleuses, et présentant brillamment la trompette aux guitares sur « Swarming Opulence » - quel fucking chef-d’oeuvre ce titre – mais aussi en rendant cohérent les synthétiseurs sur le titre éponyme de leur dernier disque, « Alphaville ».

En 2022, Imperial Triumphant fêtera sa dixième année d’existence. Une durée assez longue pour avoir non seulement gagné sa place sur la scène, mais même pour l’avoir intégralement créé. Alors si on doit leur souhaiter quelque chose pour cette nouvelle année, on leur dira : ten more years, please.

Le goût des autres :