Dossier

2008-2013 : le goût des autres

par Tibo, le 5 octobre 2013

Chronique par Franck Annesse

So Foot, So Film, Doolittle, Pédale !. La presse française comme on l’aime, c’est lui.

The Daredevil Christopher Wright

In Deference to a Broken Back

Trois barbus sur un vieux canapé. Trois barbus en chaussettes. Des têtes à couper du bois, et de vrais pulls en laine. Attention, ne pas se méprendre : The Daredevil Christopher Wright n’a rien d’un groupe de hipsters new yorkais. Sans doute figurent-ils d’ailleurs l’idéal absolu des branchés de Williamsburgh : des vrais gars du Wisconsin. Des vrais gars de l’Amérique luthérienne. Avec leur nom à rallonge – le plus lose du songwriting américain –, autant le dire tout net, The Daredevil Christopher Wright a soigné l’emballage. Les frères Sunde, Jason et John, et leur pote Jesse se fichent sans doute comme de leurs premières raquettes de « la jolie musique » des groupes indies du moment. Sus aux arrangements polis et harmonies vocales proprettes, The Daredevil Christopher Wright se contrefout de plaire au plus grand nombre. A un point tel qu’il y a parfois trois chansons en une : le calibrage radio, ils n’en ont sans jamais entendu parler. Peut-être parce que dans leur bled, on écoute davantage la musique dans les églises qu’à la radio.

Amery, Wisconsin. Une poignée d’habitants, trois mille peut-être, cinq lacs gelés, et sept églises. Jason, John et Jesse vivent dans le trou du cul du Midwest, autant dire au milieu de nulle part. Ou plutôt au milieu d’un bible camp. Une grande croix en bois se dresse à quelques mètres de la maison des Sunde où Jason, John et Jesse vivent comme trois frères. La croix est l’un des points de rassemblement de la petite communauté protestante, au même titre que la petite église « du coin », bien sûr, où maman Sunde chante et joue du piano. Ici, il neige la moitié de l’année, au moins. Les températures frôlent régulièrement les -20°C. Un climat à rester au chaud, et à composer des chansons.

Il est 8h du matin et John, le chanteur et “leader” du groupe, prend son café en relisant un passage de la bible. Il a tatoué “God” sur la cheville. John ne plaisante pas avec la religion mais il n’en parle jamais sauf si on le lance sur le sujet, et sans aucun “prosélytisme”. Sa mère prépare des cookies tandis que son oncle passe une tête : il a bientôt fini une nouvelle guitare pour le groupe. Luthier ? Non.
Musicien, comme toute la famille. A les voir ainsi, dans leur “camp”, on se dit qu’ils n’ont besoin de rien pour vivre, que le monde extérieur ne peut avoir de prises sur eux. La musique des Daredevil Christopher ne dit pas autre chose. Lo-fi, touffue, barrée, folle parfois, elle est peut-être ce qu’on a entendu de plus libre ces cinq dernières années. Et aussi de plus enthousiasmant. Parrainés par Bon Iver, le héro du coin (il vient d’Eau Claire, Wisconsin, à quelques kilomètres de là et a le même manager qu’eux), ils auraient pu se contenter de petites chansons mélancoliques qui auraient respiré les grands espaces et l’odeur du sapin, mais non. Ils ont choisi la vie.

Certes, leurs chansons parlent hôpital, cancer, grands parents malades, ou bien encore le départ à la ville d’un membre de la famille qui va “s’enterrer vivant” mais, la plupart du temps, sur des rythmes up tempo et des mélodies joyeuses. « A conversation about cancer » est, à ce titre, l’exemple parfait. La première partie est menée toutes cymbales et caisse claire dehors, les cœurs viennent alléger encore l’ensemble et soutenir une voix qui partent punk folk lo-fi, le tout jusqu’à ce que la chanson change brutalement de direction après quasiment 3“30 de cavalcade pour s’engouffrer dans un long break totalement creepy de 45 secondes qui prépare le terrain pour le galop final où les trois voix s’offrent une dernière embardée menée tambour battant au rythme effréné de la charleston. C’est Sufjan Stevens qui aurait mangé un punk. C’est Grizzly Bear qui aurait de l’humour et de l’épaisseur. C’est Local Natives avec de la fougue. Ça s’appelle The Daredevil Christopher Wright et ce sont trois barbus qui pêchent en creusant des trous dans des lacs gelés avant d’envoyer le meilleur gospel du moment dans une église luthérienne du fin fond du Wisconsin. Trois génies de la mélodie qui ont tellement de chansons qu’ils ont décidé d’en mettre plusieurs en une, et qu’importe si personne ne peut les jouer dans ces conditions, ces types là n’ont besoin de personne. Ils chantent pour Dieu, ce veinard.