Field of Reeds

These New Puritans

Infectious Music  |  2013
9 / 10
par David V  |  le 17 juin 2013

C'est dans une grande confusion et torturés par une gigantesque tension déchirant leurs âmes que les quatre jeunes Anglais de These New Puritans commencèrent leur épopée musicale. Au milieu des batteries rêches et des guitares aiguisées de leurs premières chansons (Beat Pyramid en 2008), on pouvait les entendre psalmodier des "forgive us" ("Loops Gold song") adressés à une force qui leur restait mystérieuse ("I try to blurt it out but I can't find the words..." sur "Elvis"). Des flashs imagés pénétraient leurs cerveaux: des nombres sacrés ("Numerology"), des épées de vérité ("Swords of Truth"), un fragment de l'infini ("Infinity Ytinifi"). Secoués par ces images et ployant sous le poids d'une basse de plomb, ils finissaient par hurler à l'aide : "If there is a god, then he'll take me up." Et c'est ce qui arriva. Dieu les trouva. Il ne leur restait plus qu'à trouver Dieu, ce qu'ils firent sur l'album suivant, Hidden, sorti en 2010.

Hidden fut conçu comme la narration sismique de la conversion du groupe au catholicisme, grâce à une reconnexion au fond symbolique de cette foi (signes de la providence, idéal chevaleresque, nature humaine blessée,...) et à l'invention d'une forme musicale inouïe : la liaison verticale du royaume terrestre des percussions et du royaume céleste des instruments à vent par les arcs électriques d'une guitare. Tout au bout du chemin, après une confession ("I can’t respect what’s not there ; I avoided you") et une prière ("Don't leave my eyelids closed, it's time"), Jack Barnett, le leader du groupe, chantait une révélation faisant écho à l'Évangile de Jean, à la Genèse et aux psaumes du roi David : la présence salvatrice (Ps 91) de Dieu comme Verbe (Jn 1:1) dans le tissu de l'univers (Gn 1:1). "Words enshrined in air, Words enshrined in air, you're in the stars I'll see you there... Your Name becomes cosmic in my mind, rangeles, endless and my body explodes."

Puisqu'ils n'avaient plus de corps, These New Puritans devaient dès lors composer de la musique pour l'esprit, et cela donna les neuf chansons reprises sur ce nouvel album intitulé Field of Reeds. Le titre de l'album (assez largement : "champ d'herbes hautes") est clairement lié à l'image de l'au-delà dans l'Égypte antique, image reprise dans la tradition de la bible hébraïque (Gn 2:15, Gn 41:2) puis dans les Évangiles dans lesquels le champ est le monde (Mt 13:38) semé des grains du Verbe qui lèveront pour s'unir dans la perfection de la fin des temps. L'album est donc une évocation du Paradis et le symbole trinitaire choisi pour illustrer la pochette (un souffle vertical, oblique et horizontal) ne laisse pas de doute sur les convictions du groupe quant à celui qui règne en son centre.

Tout commence ("This Guy is in Love with You") par quelques notes de piano suspendues dans un espace qui semble infini avant d'être rejointes par des voix délicates comme du cristal, une poignée de bassons, de discrets arrangements de cordes, une trompette solitaire, une multitude de sources sonores qui ne semblent jamais être étriquées, compressées, contrariées. Tout flotte dans une beauté éthérée, dans la sidération de distances incommensurables où pourtant il existe un lien entre chaque chose. Un principe unificateur qui est rapidement annoncé dans le morceau qui suit, aux proportions plus compréhensibles ("Fragment Two"). "There is something there." Dans cette immensité on ne peut pas se perdre, il y a quelque chose là-bas qui va unir tout le reste. Même si les mélodies sont évanescentes, un sentiment d'apaisement profond envahit l'auditeur. Un sentiment marqué par la quasi absence de tout élément percussif dans les voix et les instruments, allant jusqu'à l'utilisation d'un étonnant piano dont les cordes ne sont plus mises en mouvement par la frappe des marteaux mais par les vibrations d'électro-aimants. Cet orgue réinventé pour une nouvelle liturgie est présent sur pratiquement toutes les plages et reçoit un sublime hommage sur "Organ Eternal", époustouflant bloc de rythme retenu. À divers endroits de cet album qui tente de nous faire flotter dans les cieux, on entend des anges chanter depuis une ceinture d'astéroïdes aurifères ("The Light In Your Name"), on perçoit la voix de Jack Barnett enveloppée dans la douce chaleur d'une nappe électronique crachée par quelque quasar au bord de la désintégration ("The Island Song"). "I'll find you... It's going round in circles... You are the reason." De nouvelles prières du groupe mais débarrassées de toute angoisse.

Les deux créations majeures du disque sont "Spiral" et "Field of Reeds", simultanément milieu et fin du voyage. "Spiral" reprend la mélodie la plus majestueuse qu'ils pourront jamais composer (déjà interprétée ici) mais déformée, reformulée, reconstruite, recréée par la force d'attraction et les radiations de plein feu astral du trou blanc se trouvant au cœur de la spirale du Paradis. Le centre et la conclusion sont atteints dans la chanson-titre, "Field of Reeds", dont l'architecture sonore si franche s'appuie sur le symbole trinitaire commenté plus haut. La verticalité symbolise le Père, qui tonne ici par l'intermédiaire de la voix la plus profonde qui soit comme pour montrer son autorité créatrice. L'oblique est le signe du Saint Esprit qui tournoie léger comme quelques notes d'orgue et de hautbois, force mystérieuse capable d'opérer les liens et les ruptures dans la Création. La troisième partie du symbole, la partie horizontale, figure la troisième personne de la trinité : le Christ venu parmi les hommes pour leur donner une voie. C'est cette voie que Jack Barnett reconnaît et accepte. "If the stars run through me, like a river, like the air. I say yes." Dernières paroles qui sortent de son esprit avant qu'il ne soit plus qu'un chant émerveillé d'être noué à l'entièreté du cosmos par la grâce de l'ultime majesté : l'Amour, qui met en mouvement les étoiles.

Rien n'est totalement original, rien n'est complètement nouveau dans ce que proposent These New Puritans sur Field of Reeds. Le groupe a trouvé le courage de se placer dans une lignée plurimillénaire regroupant, entre autres, John Coltrane, Franz Schubert, Grégoire le Grand, et faire de la musique sacrée. Field of Reeds est une cathédrale aux structures ondulatoires qui, malgré ses immenses réussites, présente certains défauts sur le plan émotionnel : à vouloir faire une musique des sphères, celle-ci finit par être presque étrangère. Immanquablement. L'Homme a besoin d'un morceau de sa nature blessée pour pouvoir s'émouvoir de manière profonde. Nous avons besoin d'avoir nos pieds dans la boue pour regarder les étoiles et pleurer. Au-delà de ses légers défauts, il faut admirer Field of Reeds comme une beauté rare. These New Puritans ne cherchent pas tant à nous offrir une perfection en ces jours, mais la promesse d'une perfection à la fin de ceux-ci.