Civilisation

Orelsan

Wagram Music  |  2021
6 / 10
par Adrien  |  le 22 novembre 2021

Forcément, en diffusant un mois avant la sortie de ton nouvel album un documentaire retraçant d’où tu viens, on croit savoir où tu vas. Mais je n’attendais pas Orelsan au bon endroit.

J’écoute Orelsan pour cette impression de me retrouver le temps d’un album avec un bon pote, quelqu’un avec qui je me sens bien, qui me comprend et surtout, me fait rire. Plus que les arrangements ou la production des morceaux, c’est cette amitié imaginaire qui m’a toujours porté dans son travail, cette proximité qu’il crée dans l’écoute qui lui donne à mon sens ce cachet si particulier dans le paysage du rap français. 

Seulement voilà, sur Civilisation, je n’ai pas retrouvé mon ami marrant. C’est l’une des premières choses qui frappent à l’écoute du disque : le changement de ton. Plus serein, du moins en apparence, le quasi quadra est posé et ça se sent. Conséquence : le flow est plus assuré, apaisé, chanté même, et l’impertinence bon enfant s’est dissoute dans un spleen chic. « Le monde n’a pas besoin de plus de cynisme », déclarait Orelsan au Monde dernièrement. Dont acte. Par moment, on regrette quand même l’économie de punchlines mordantes, qui donne plus difficilement au phrasé un peu gauche du rappeur caennais le contraste suffisant pour briller à sa pleine mesure. Enfin, à celle des albums précédents en tout cas. 

Une maturité nouvelle, des interviews dans de grands quotidiens, un nom d’album grandiloquent et une cover semblant inviter à s’unir sous sa bannière, on en viendrait presque à prendre Orelsan au sérieux. Dommage ? 

« Je fais un album sur la société et sur ma meuf », explique-t-il à Gringe au début de « Casseurs Flowters Infinity ». Et il faut avouer que « L’odeur de l’essence », pépite incendiaire lâchée deux jours avant l’album, pouvait laisser présager/craindre/espérer que Civilisation constituerait une critique acerbe de la vie en 2021. Finalement, les thématiques abordées, bien que moins centrées sur ses déprimes, ses lâchetés et ses cuites, restent dans l'ensemble celles auxquelles le rappeur nous a habituées : le temps qui passe, les travers de l’excès, les dérives du système. Et les meufs. Les angles choisis lui permettent de ne pas enfoncer de portes qu’il a lui même ouvertes par le passé, mais il s'en faut parfois de peu.

Le rôle de miroir de la société est suivi à la lettre et les prises de position trop rares pour qu’on puisse réellement parler de rap conscient, ce dont le Français se défend de toute façon. « Je ne me vois pas du tout comme un artiste engagé », explique-t-il toujours au Monde. « Plutôt comme un narrateur : je vous peins des trucs, je partage mes sentiments. Un jour je vais te dire ça, et un autre, le contraire. Je suis plus là pour dépeindre un climat général ». Certain·e·s diront que du coup, le reflet sonne parfois un peu creux, un peu niais. On ne peut pas tout à fait leur donner tort, même si la naïveté du chanteur fait partie intégrante de sa proposition depuis « La terre est ronde ». Mais on aime que le refrain de « Rêve mieux » privilégie l’inclusif à la rime, que « Manifeste » mette en lumière la précarité du corps infirmier, que « Baise le monde » aborde (avec de très gros sabots) la destruction des écosystèmes et que « L’odeur de l’essence » soit balancé comme un pavé dans la marre en pleine pré-campagne électorale française. 

Efficace, soignée, mais convenue sur la longueur, la production de l’album témoigne des nombreuses influences de Skread, accompagné par le Lyonnais Phazz sur certains morceaux plus électro. Grosse techno, grooves funky et pop catchy s’enchaînent avec cohérence tout au long des 15 titres finalement davantage orientés variété que rap français. Un disque résolument tout public, où se côtoient fulgurances (les morceaux-fleuves « Manifeste », « L’odeur de l’essence » et « Civilisation »), titres tout à fait dispensables (« Du propre », « Rêve mieux », « Athéna » ) et tracks calibrés pour la radio et les lives (« La quête », « Seul avec du monde autour », « Jour meilleur », « Ensemble »). « Dernier verre », en featuring avec les grands Neptunes, distille un peu de chaleur dans la grisaille du disque avec ses sonorités afrobeat, mais reste finalement assez quelconque - surtout pris à l'aune de leur CV légendaire.

Album doux-amer, sincère et bienveillant, mais qu’on aurait aimé plus percutant, Civilisation semble tourner définitivement une page des intentions de l’artiste et divisera celles et ceux qui suivent Aurélien Cotentin depuis Perdu d’avance. La fête est belle et bien finie. Dommage.  

Le goût des autres :